Dans Antivax, l'historien des sciences Laurent-Henri Vignaud nous plonge dans l'histoire mouvementée de la vaccination et décortique les ressorts d'un antivaccinisme virulent depuis trois siècles.
Pourquoi le vaccin a-t-il dès son invention suscité tant de passions contradictoires ? Sur quels fondements les « Antivax » y ont-ils résisté depuis son apparition au XVIIIe siècle ? Quel rôle ont joué les pouvoirs publics dans cette contestation ? Dans Antivax, un essai co-écrit avec la virologue Françoise Salvadori, l'historien des sciences Laurent-Henri Vignaud revient sur l'histoire mouvementée de la vaccination et décortique les ressorts de l'antivaccinisme.
Propos recueillis par Marina Bellot
RetroNews : Quand la technique de la variolisation – qui consiste à inoculer le virus de la variole – apparaît en Europe dans la première moitié du XVIIIe siècle, sur quels fondements est-elle décriée ?
Il y a tout d'abord des arguments culturels : comme c’est une femme, Lady Montagu, qui a importé d’Orient cette pratique, certains disent « ce sont des remèdes de bonnes femmes », « ce n’est pas de la vraie médecine », ou encore « ça ne marchera pas sous notre climat ».
L’argument religieux, ensuite, est hostile à l’idée qu’on puisse modifier le destin que Dieu a prévu pour nous. Cela dit, cet argument est restreint – certains théologiens rétorquent en substance : « si Dieu nous a permis de trouver un moyen de nous prémunir contre cette terrible maladie, utilisons-le ! ».
Sur le plan scientifique, il faut bien avoir à l'esprit que, jusqu’à la fin du XIXe siècle, on ne sait pas comment le système immunitaire fonctionne. Cette pratique arrive, certains affirment qu’elle marche, mais on n'a aucune théorie médicale satisfaisante pour en rendre compte. C’est purement empirique.
Le débat s’installe donc sur son efficacité et sur son éventuelle dangerosité. L’efficacité semble démontrée rapidement. Quant à la dangerosité, elle est réelle car on inocule le vrai virus de la variole, atténué par des moyens naturels : le virus, présent dans pus séché, est exposé à l’air donc comme assommé, puis on le fait pénétrer par une incision sur la peau, ce qui déclenche une réaction primaire qui fait que le virus est moins dangereux, mais reste contagieux.
Le débat est assez riche au XVIIIe siècle, il porte sur ce qu’on va appeler plus tard la balance bénéfice-risque, et sur la part de responsabilité individuelle et collective.
En quoi l’épisode fondateur de l'invention de la vaccine de Jenner en 1796 est-il emblématique, à la fois de l'enthousiasme, mais aussi de la défiance envers la vaccination ?
Avec l’invention de Jenner, la pratique change, on n'utilise plus le virus de la variole, mais un virus cousin, qui est le virus d’une maladie bovine, qu’on va appeler la vaccine – d'où le nom de vaccin.
Jenner, médecin de campagne du Gloucestershire, en Angleterre, découvre que les personnes qui traient les vaches sont très rarement malades de la variole humaine, notamment quand elles sont confrontées à cette variole bovine.
Cette vaccine est très intéressante car très bien immunisante, les virus sont suffisamment proches pour que la réponse immunitaire soit efficace contre la variole humaine. Et d’autre part ce n'est pas contagieux, ce qui est une grosse différence avec l’inoculation.
Les difficultés autour de ce procédé, c’est d’abord que la maladie bovine est trop rare pour qu'on puisse exploiter le pus des vaches, donc il faut repasser par le pus humain, prélever de la lymphe sur des enfants préalablement vaccinés, qui vont servir de réserves de vaccin. C’est ce qu’on appelle la technique de bras à bras. Le problème c'est qu’on communique toujours un peu de sang ou de lymphe d’un sujet à l’autre. Si un enfant est malade de la syphilis par exemple, on risque de la transmettre d’un enfant à l’autre.
Les États s’engagent néanmoins très rapidement dans des campagnes de vaccination, notamment dans l’armée, auprès du personnel d’État, etc. Mais Jenner reste une figure contestée.
C’est à ce moment-là, à partir de l’époque Jenner, qu'on voit émerger le courant « antivax » principalement représenté par des médecins. Les arguments forgés à la charnière des XVIIIe et XIXe siècles contre la vaccination se retrouvent ensuite à toutes les époques.
Dans un premier temps, ce sont les médecins qui refusent de croire à l’efficacité ou à la non dangerosité de la vaccine, des médecins d’ailleurs qui étaient favorables à l’inoculation – on aurait tendance aujourd'hui à mettre les deux procédés dans le même sac, mais à cette époque, une partie de ceux qui avaient accepté l’inoculation se retournent contre la vaccination, parce qu’on importe une maladie bovine qu’on communique à l’homme, ce qui implique toute une série de tabous.
En Angleterre, premier pays à imposer la vaccination au milieu du XIXe, comment les opposants au tout nouveau vaccin contre la variole se sont-ils mobilisés ?
Dans les années 1830, l’Angleterre se dote d’un certain nombre de lois pour gérer l’industrialisation et le développement de la pauvreté urbaine. À partir de 1853, dans tous les lieux de type poorhouses et workhouses, ces établissements d’assistance aux pauvres, la vaccination est obligatoire.
L’antivaccination, qui jusque-là était interne au milieu médical, devient un mouvement populaire, avec des arguments civiques : l’État ne doit pas imposer la vaccination comme une sorte de chantage à l’assistance.
C’est la particularité de l’Angleterre : on voit apparaître des manifestations de masse dans les régions de grosses industries. La capitale de l’antivacccinisme, c’est Leicester, où est organisée une grande manifestation en 1885.
En France, quand naît le mouvement antivaccination ?
La France fait une première tentative de législation contraignante de vaccination contre la variole en en 1881, mais le projet est rejeté par le Sénat.
Tant qu'il n’y a pas de vaccination obligatoire, jusqu’en 1902, il n’y a pas de mouvement populaire. En revanche, l’opinion anti vaccin s’exprime dans la presse de manière importante. Cela se déclenche après la Commune en 1871 pour deux raisons : la guerre a montré que certaines populations continuaient à être vulnérables, notamment chez les Allemands, où les populations civiles n’étaient pas bien protégées. Et, surtout, dans les années 1870, il y a une très grosse pandémie mondiale.
Tous les États occidentaux décident que, désormais, il faut prendre des mesures coercitives.
En France, après la Commune, lorsque la IIIe République s’instaure et soutient nettement les recherches de Louis Pasteur (au départ conservateur bonapartiste, mais qui survit à la fin de l’Empire et est adulé par nouveaux dirigeants de la III République), une partie de ceux qui s’opposent au régime vont mener une véritable campagne de presse contre Pasteur et contre la vaccination.
Les journaux de Henri Rochefort, L'Intransigeant et La Lanterne, en sont les principaux relais. Il laisse tribune ouverte et écrit lui-même des articles contre Pasteur, qu'il accuse de chercher le profit. C’est le début de l’argument anti Big Pharma.
Il y a aussi à cette époque l’utilisation des images et des photos aussi : en Angleterre, se constitue une banque de photos de malades, d’accidents post vaccinaux. Il y a notamment un album terrifiant publié en 1906, l’album des bébés morts, photographiés dans leurs cercueils, avec écrit en dessous « vacciné tel jour, mort tel jour ».
Cette utilisation de l’image et de la caricature est très précoce et efficace. On retrouve d’ailleurs ces images dans des ouvrages ou des blogs aux XXe et XXI siècles.
Quel rôle ont joué selon vous les pouvoirs publics dans la construction de cette contestation ?
Pour de bonnes et de mauvaises raisons, à chaque fois que l’État a cherché à instaurer une loi d’obligation vaccinale, il a étendu la contestation. De fait, c’est le seul médicament qu’on vous force à prendre, c’est très particulier. La politique vaccinale est une politique d’État, de troupeau : les raisons pour lesquelles il faut se vacciner ne sont pertinentes qu’à l’échelle du groupe. Il y a là-dedans quelque chose qui heurte la sensibilité du citoyen moderne.
Pendant les XIXe et XXe siècles, la conception organiste de la société faisait que le citoyen acceptait en masse de répondre aux injonctions de l’État. Mais dans le monde post 68, le rapport à l'autorité n’est plus le même, la société est individualisée, et donc la politique vaccinale est de plus en plus contestée.
L’État a aussi menti dans le domaine de la vaccination, comme dans les autres domaines : les statistiques ont été arrangées. Il y avait un problème de transparence et une part de cynisme : certains responsables politiques disaient très concrètement : on sait qu’il y a des problèmes et des accidents, mais il ne faut surtout pas le dire, les populations pourraient perdre confiance. C’est une conception paternaliste de l’État, qui a été la norme pendant longtemps.
Ceci dit, outre cette part de responsabilité directe de l’État qui a cherché à dissimuler, ce qu’il faut voir surtout, c’est l’incompatibilité entre les droits individuels et la politique vaccinale.
Cela fait partie de ces lois qui sont des contraintes fortes vis à vis de l’individu, et plus il est enclin à penser qu’il a son libre arbitre, plus c’est dur pour lui d'accepter cette contrainte.
Ceux qui refusent le vaccin s'inscrivent-ils dans un mouvement de désobéissance civile ?
Les Antivax le défendent en tout cas : ils disent on n’est pas antivaccin, on est vaccinsceptique, sceptique à l’égard des politiques d’État et des industries pharmaceutiques qui fabriquent ces vaccins.
On n’est pas obligé de les croire sur parole mais tout ce débat, au demeurant, est légitime dans le cadre d’une démocratie sanitaire. Il ne s’agit pas tant de discourir sur l’efficacité ou la non dangerosité des vaccins, qui sont bien démontrées en général, mais sur les conditions dans lesquelles on applique la recommandation vaccinale en particulier
Sous le règne de Louis XVIII, les préfets envoyaient à tous les maires de France les ordres du gouvernement par arrêtés répertoriés sous forme de livre, considérant que les feuilles volantes se perdaient facilement.
Ainsi, le préfet du Var, Monsieur Siméon, envoie les circulaires qui suivent
Au dix-huitième siècle, la variole tuait, chaque année, 50 000 à 80 000 personnes en France ...
Elizabeth Duriez
6 Février 1816
« Messieurs,
Je suis informé qu’on a osé faire circuler dans le département les nouvelles les plus absurdes. Cette manœuvre de la malveillance ne mériterait que le mépris, si l’autorité publique pouvait mépriser tout ce qui tend à abuser de la crédulité, et à entretenir dans les esprits une agitation funeste. Immédiatement rapprochés du peuple, vous ne devez, Messieurs, négliger aucun moyen pour détruire l’effet de ces fausses nouvelles, empêcher qu’elles ne se propagent et en démontrer la fausseté.
Ces sortes de bruits tendent à inspirer des craintes chimériques, à ébranler la confiance et surtout la fidélité au Roi, à faire douter de la force du gouvernement. (…)
Les personnes qui se permettent de les répandre, même de les répéter, sont évidemment des ennemis du Roi, du bon ordre et de la tranquillité publique, et vous ne devez pas hésiter à les faire arrêter sur-le-champ, quelles qu’elles soient. Tout individu qui répandrait ou accréditerait des alarmes est coupable d’actes séditieux. (…)
Réclamez le concours de MM. les Curés et Recteurs. Personne ne peut vous aider plus efficacement à démasquer l’imposture et à faire ressortir la vérité.
Je compte, avec une entière confiance, sur le plein succès de vos efforts.(…) »
2 Avril 1816
« Messieurs,
(…) Il est un objet bien essentiel et intimement lié à la paix publique sur lequel je ne saurais trop fixer votre attention : c’est la circulation des fausses nouvelles inventées pour tromper le peuple et ébranler la confiance que tout Français doit avoir pour le Gouvernement paternel du meilleur des Rois. Je vous ai déjà recommandé, notamment par ma circulaire du 6 février dernier, de ne pas hésiter à faire arrêter, en m’en prévenant sur-le-champ, toute personne qui sèmerait ou accréditerait des alarmes. L’emploi de cette mesure de rigueur, indispensable dans les circonstances actuelles, ne doit pas vous empêcher d’user de tous les moyens qui sont en vous pour éclairer vos administrés. (…)
Parlez le langage de la persuasion, de la fermeté pour les convaincre que les bruits répandus sont aussi dénués de vérité que de vraisemblance.(…)
Je vous ai autorisé à réclamer le concours de MM. les Curés et les Recteurs. Leur influence combattra avec avantage ces attaques ridicules qui sont la dernière arme contre des méchants. Qu’enfin ces éternels ennemis de l’ordre, voyant l’inutilité de leurs tentatives, se lassent de vouloir égarer l’opinion publique, et ne cherchent plus à empoisonner le bonheur dont nous jouissons à l’abri du trône de Louis le Désiré. (…)
Je vous serai obligé de m’informer avec exactitude de ce que vous aurez fait pour atteindre le noble but que je présente à toute votre vigilance. »
28 Avril 1816
« Messieurs,
Mes prédécesseurs vous ont souvent entretenu des avantages inappréciables de la Vaccine. Ces avantages ne sont plus un objet de discussion; les recherches, les épreuves, qui ont eu lieu depuis près de 20 ans, et les travaux assidus et nombreux des divers Comités établis dans tout le Royaume, les ont constatés d’une manière inattaquable. Maintenant que les gens de l’art ont démontré l’efficacité de cette méthode, c’est à l’Administration qu’il appartient d’en rendre, par ses mesures, la pratique générale et populaire. Tel est, Messieurs, l’objet de l’Arrêté que j’ai l’honneur de vous adresser.(…)
Bannir entièrement la petite vérole du département, voilà le but que nous devons nous proposer. Ne négligez rien afin d’obtenir un résultat aussi important. (…)
Que chacun de vous, Messieurs, ne cesse d’exhorter les pères de famille à faire vacciner leurs enfants. En plaçant devant leurs yeux, d’un côté, le tableau déchirant ou hideux d’un enfant moissonné ou défiguré par la petite vérole, de l’autre, l’extrême facilité de repousser cet épouvantable fléau. (…)
NOUS PRÉFET DU VAR,
Chevalier de la Légion d’Honneur, Commandeur de l’Ordre Grand-Ducal de Hesse-Darmstadt,
Ayant pris connaissance de la situation du département, sous le rapport de la propagation de la Vaccine,
Convaincu que les efforts de l’Autorité pour donner à la pratique de cette méthode salutaire une impulsion générale, n’y ont obtenu jusqu’à ce jour qu’un faible résultat;
Considérant que, parmi les découvertes en Médecine, celle de la Vaccine est une des plus importantes;
Qu’elle intéresse essentiellement la population et la santé publique;
Qu’à l’avantage de n’entraîner à sa suite aucun accident fâcheux, elle joint celui d’être un préservatif infaillible et constant de la petite vérole;
Qu’il est du devoir le plus sacré de l’Administration de ne rien négliger pour détruire enfin les préjugés qui pourraient s’opposer encore au succès d’un procédé, si simple dans ses moyens, si puissant dans ses effets, et d’en étendre et assurer les bienfaits à tous les individus. (…)
Les pauvres seront vaccinés gratuitement.
Tous les enfants trouvés, abandonnés, orphelins, en un mot, tous les individus admis, soit temporairement, soit définitivement dans les hospices, seront soumis à la vaccination, s’il n’appert, par des signes certains, qu’ils ont été vaccinés ou ont eu la petite vérole. Les vaccinations seront faites par le chirurgien de l’établissement.
Les Principaux des Collèges, les Chefs de Pensionnats, les Instituteurs et Institutrices des Écoles Primaires, n’admettront, dans leurs maisons, soit à titre d’externe, soit comme pensionnaire, que des élèves qui seront porteurs de certificats délivrés par des gens de l’art et visés par le Maire, lesdits certificats portant qu’ils ont été vaccinés ou atteints de la petite vérole.
Tout élève, admis présentement dans ces maisons, qui ne se trouveraient pas dans l’un ou l’autre des cas spécifiés ci-dessus, sera vacciné sur-le-champ.
Il ne sera donné aucun livret d’apprentissage, ni aucun travail, dans les ateliers ou établissements publics, aux individus qui n’auront pas prouvé qu’ils ont eu la petite vérole ou qu’ils ont été vaccinés.
Tous chefs d’ateliers, de fabriques et autres établissements particuliers, tous commerçants, marchands, maîtres de maisons, etc., seront invités par MM. les Maires à n’admettre, à titre de commis, ouvrier, apprenti, serviteur à gages, etc., quiconque ne justifierait pas, par un certificat authentique, avoir eu la petite vérole ou avoir été vacciné. (…)
A partir de 1817, et le premier Dimanche du mois d’Avril de chaque année, il sera décerné, dans chaque canton, sur les fonds départementaux, un prix en faveur de ceux des Médecins, Chirurgiens, Officiers de Santé, ou autres personnes du canton, qui, dans le courant de l’année précédente, aura montré le plus de zèle et pratiqué le plus grand nombre de vaccinations.Ce prix consistera en livres ou en instruments de chirurgie. Il sera délivré par le Comité de canton, sur la délibération motivée dudit Comité, dûment visée et approuvée par les Comités d’arrondissement et de département. La séance sera publique.(…)
Indépendamment des prix de canton, et nonobstant les grands prix et récompenses accordés par le Gouvernement, il y aura un prix départemental, qui sera donné, comme ceux cantonaux, à celui qui sera reconnu avoir manifesté le plus de zèle pour la propagation de la Vaccine, notamment envers la classe pauvre, et obtenu le plus de succès.
Ce prix, d’une valeur de 300 francs*, consistera en livres ou en instruments de chirurgie.
Il sera décerné dans une séance publique du Comité central, qui aura lieu, à partir de 1817, le premier Dimanche de Mai de chaque année. Il sera rédigé un tableau nominatif des Vaccinateurs qui auront obtenu les prix.
Ce tableau sera imprimé et envoyé à toutes les communes et établissements publics du département.
Il en sera adressé un exemplaire à Son Excellence Le Ministre secrétaire d’état de l’Intérieur*, ainsi qu’à la Société centrale de Vaccine établie à Paris.
Epilogue:
* 300 Frs = environ 1300 € d’aujourd’hui
* Ministre de l’Intérieur: Joseph Henri Joachim, Vicomte Lainé (1767-1835)
Le Washington Post a répertorié 30573 fausses nouvelles envoyées par Donald Trump pendant ses quatre années de mandat présidentiel.
(note du rédacteur : "premier facteur de mortalité au dix-huitième siècle, la variole tuait, chaque année, 50 000 à 80 000 personnes en France, 25 000 à 30 000 en Angleterre. En 1796, Edward Jenner découvrait les fabuleuses propriétés de ce cowpox qui, transplanté de la vache à l’homme, immunisait contre le fléau. Entre 1800 et 1850, quelques centaines de vaccinateurs ont participé à une croisade sans précédent contre la variole sillonnant les campagnes, de village en village, de chaumière en chaumière, luttant contre la routine, et, parfois, contre l’hostilité des maires ou des curés. De surcroît, il n’était pas rare que le cowpox vînt à manquer ou perdît de sa virulence. Malgré tout, leurs efforts ont été couronnés de succès : au dix-neuvième siècle, la mortalité variolique s’effondre de 90 %.)
L'épidémie actuelle de covid-19 conduit justement à se pencher sur l'histoire des grandes épidémies et en particulier de la peste : on retrouve régulièrement la référence à la "pestilence de l'air" considérée comme vecteur de contagion. Pourtant, si l'histoire a surtout retenu cette notion volontiers tournée en dérision, d'autres hypothèses étaient soulevées dès le XIVème siècle, non seulement par Pietro da Tossignano dans son ouvrage daté de 1399, mais aussi par Boccace dans son Décaméron publié entre 1349 et 1353.
Donald MORCAMP
L'épidémie actuelle de covid-19 conduit justement à se pencher sur l'histoire des grandes épidémies et en particulier de la peste : on retrouve régulièrement la référence à la "pestilence de l'air" considérée comme vecteur de contagion. Pourtant, si l'histoire a surtout retenu cette notion volontiers tournée en dérision, d'autres hypothèses étaient soulevées dès le XIVème siècle, non seulement par Pietro da Tossignano dans son ouvrage daté de 1399, mais aussi par Boccace dans son Décaméron publié entre 1349 et 1353.
Rappelons le contexte de l'ouvrage de Boccace : la peste à Florence en 1348, ville que dix jeunes nobles, sept femmes et trois hommes, décident de fuir pour se réfugier quelques temps à la campagne avec leurs domestiques. Confinement relatif, certes, car la "distanciation sociale" et physique n'était certainement pas des plus rigoureuses, mais au moins on s'écartait de ce qui était clairement perçu par Boccace comme un vecteur de l'épidémie: la promiscuité de la ville!
Dans l'Introduction à la première journée (pp. 37 à 56, édition Le livre de poche 1999) on relèvera : "Or, comme nulle mesure de sagesse ou précaution humaine n'était efficace pour la combattre (…), presque au début du printemps de ladite année, le mal développa horriblement ses effets douloureux et les manifesta d'une prodigieuse manière" (p.38). "Et le fléau s'étendit plus encore : car non seulement la fréquentation et la conversation des malades contaminait les biens portants, leur causant une mort identique, mais encore le contact des vêtements et des objets touchés ou utilisés par les pestiférés semblait transmettre le mal à ceux qui les touchaient." (p.39). Boccace rapporte ensuite un "prodige" : deux porcs ayant saisi avec leurs dents et s'étant frottés le groin sur les haillons d'un pauvre homme mort de la peste, "Moins d'une heure après, ayant un peu titubé comme s'ils avaient pris du poison, tous deux tombèrent mort sur les haillons qu'ils avaient malencontreusement saisis" (p.40). Il assure l'avoir vu de ses propres yeux…
Ceci permet sans doute de considérer que Boccace ne s'en tient pas seulement à l'idée d'une transmission de la maladie par la "pestilence de l'air" : "ce ne fut pas faute de purger la ville d'une multitude d'immondices par les officiers désignés à cet effet…" (p.38). Cette croyance, qualifiée de "théorie de l'aèrisme, prévaudra au moins jusqu'au XVIIème siècle, époque à laquelle les médecins de peste arboraient un accoutrement dont un masque comportant un long bec rempli d'herbes aromatiques sensées purifier l'air respiré (fig.3). Clairement, Boccace évoquait la contamination interhumaine non seulement par la proximité des individus mais aussi par le contact avec les objets touchés par le malade. Pietro da Tossignano médecin de Bologne (mort en 1401) dans son traité de la peste, évoque le rôle de l'air corrompu ("Il faut donc rester seul et éviter ceux qui viennent d'un lieu dont l'air est infecté" 1 ), mais aussi le contact avec le malade, les lieux infectés et la disposition naturelle des individus2 .
Boccace suggère aussi une différenciation du risque en fonction du cadre de vie "Le menu peuple et, peut-être, nombre de gens de la classe moyenne, offraient un spectacle beaucoup plus misérable : car, l'espérance ou la pauvreté les maintenant pour la plupart dans leurs maisons, dans leurs quartiers, c'est par milliers qu'ils tombaient malades chaque jour et, n'étant servis ni assistés en rien, tous mourraient presque sans rémission" (p.43). La possibilité de s'éloigner de la zone d'épidémie constitue l'objet même de l'intrigue du Décaméron, ce que feront nos dix protagonistes, même si "un malheur si implacable n'épargna pas d'avantage la campagne environnante. Ne parlons pas des bourgades qui en plus petit, ressemblaient à la ville" (p.45).
Nous n'en sommes pas encore à l'identification du vecteur de la maladie, mais déjà dans une démarche que l'on pourrait qualifier de "pré-scientifique" à la recherche d'une cause de la maladie et de son mode de propagation, au-delà de l'acceptation du sens du mal. La pensée religieuse dominante de l'époque est évoquée ici avec une certaine perplexité : "Qu'elle fût l'œuvre des corps célestes, ou que la juste colère de Dieu l'eût envoyée aux mortels, en punition de nos iniquités, elle était apparue quelques années plus tôt dans les régions orientales". "(…) ce ne fut pas faute (…) de faire d'humbles supplications - non pas une fois, mais plusieurs - lors de processions, ainsi que des prières adressées à Dieu par les dévotes personnes" (p.38). L'église dans laquelle se rencontrent les protagonistes du Décaméron est quasi désertée par les fidèles. Dans ce contexte épidémique, "Le pape Clément VI avait défini en 1348 un rituel spécial pour les messe en temps de peste" 3 .
Boccace souligne aussi avec pertinence les différences "cliniques" entre la peste d'Orient où "le saignement de nez était le signe évident d'une mort inévitable" (peste pulmonaire, selon la nosologie actuelle) et la peste bubonique qu'il observe à Florence : "aux hommes comme aux femmes, venaient d'abord à l'aine ou sous les aisselles certaines enflures, dont les unes devenaient grosses comme une pomme ordinaire, d'autres comme un œuf, (…) et que le vulgaire nommait bubons. (…) après quoi, le symptôme du mal se changea en taches noires ou bleuâtres" (p.38).
Certes, on ne sait encore rien du rôle des rongeurs et de la puce… Il faudra attendre encore quelques siècles non seulement Yersin pour isoler le bacille de la peste (28 juin 1894), mais surtout une révolution de la pensée médicale avec Semmelweis, Pasteur, Jenner… Il ne faut pas pour autant occulter les prémices d'une interrogation réelle par certains intellectuels à l'époque de la grande épidémie de "peste noire". Pourquoi l'histoire n'a-t-elle retenu que la "pestilence de l'air" ? Georges DUBY écrivait, il y a 25 ans : "A quoi bon écrire l'Histoire, si ce n'est pas pour aider ses contemporains à garder confiance en leur avenir et à aborder mieux armés les difficultés qu'ils rencontrent quotidiennement ?"4
1- Pietro da Tossignano : Tractato de la pestilentia cité par : Jole Agrimi et Chiara Crisciani, Charité et assistance dans la civilisation chrétienne médiévale. In GRMEK (dir.) Histoire de la pensée médicale en Occident, Seuil 1995
2- in : Marilyn Nicoud. Médecine et prévention de la santé à Milan à la fin du Moyen Âge. Siècles. Édition électronique URL : http://journals.openedition.org/siecles/3212
3- ibid ref.1 note 56
4- Georges DUBY. An 1000 An 2000. Sur les traces de nos peurs. Textuel 1995
Fresque de la chapelle Saint Sébastien à Lanslevillard (Haute Maurienne) construite en 1446. Incision des "bubons" et diable projetant la maladie. Les peintures auraient été commandées par un rescapé de la peste (Armelle Filliol et Sylvie Gotteland, «La chapelle Saint-Sébastien à Val Cenis Lanslevillard fête ses 500 ans», La rubrique des patrimoines de Savoie, p. 21-23, n° 41, juillet 2018).
La danse macabre. Abbaye de La Chaise Dieu c.1450. Elle affirme aux chrétiens l'égalité de tous devant la mort, quelle que soit la condition sociale ou la position hiérarchique, dans un contexte de guerres et d'épidémies dont la peste qui déciment la population. Sur ce fragment : de gauche à droite les gens du peuple, l'amoureux, le frère infirmier et le ménestrel, séparés par des transis (représentations de cadavres au Moyen-Âge) entraînant les vivants vers la mort. Un siècle plus tôt, Boccace soulignait pourtant l'inégalité sociale face à l'épidémie de peste, message en contradiction avec la pensée religieuse qui se veut "rassurante" à l'aube d'une vie éternelle.
Médecin de peste, en 1656. Professor Dr. Eugen Holländer, 2nd edn (Stuttgart:Ferdinand Enke, 1921), fig. 79 (p. 171). Domaine public, https://commons.wikimedia.org Le masque est doté d'un long bec rempli d'herbes aromatiques sensées purifier l'air respiré, la pestilence de l'air est encore à cette époque considérée comme cause de l'épidémie. Trois siècles auparavant, Boccace relevait le rôle du contact physique avec le malade ou les objets qu'il avait touchés dans la transmission de la peste.
La maladie Covid-19 peut parfois se manifester sous une forme neurologique. Tel est le constat que font des équipes médicales plusieurs semaines après les premières descriptions cliniques de l’infection au coronavirus SARS-CoV-2. Au fur et à mesure que l’épidémie de Covid-19 progresse, des cliniciens, des radiologues et des neurologues mettent en garde vis-à-vis de ces formes cliniques encore peu connues.
IRM cérébrale. A et B : anomalies bilatérales (hypersignal T2/FLAIR) au niveau du lobe médian temporal et du thalamus. C : hémorragie visualisée à l’IRM cérébrale par un hyposignal sur les séquences de susceptibilité magnétique (SWI). D : réhaussement des bords des lésions (post traitement des données IRM). Poyiadji N, et al. Radiology. 2020 Mar 31:201187.
La maladie Covid-19 peut parfois se manifester sous une forme neurologique. Tel est le constat que font des équipes médicales plusieurs semaines après les premières descriptions cliniques de l’infection au coronavirus SARS-CoV-2. Au fur et à mesure que l’épidémie de Covid-19 progresse, des cliniciens, des radiologues et des neurologues mettent en garde vis-à-vis de ces formes cliniques encore peu connues.
Ces manifestations neurologiques s’ajoutent aux lésions cardiologiques, hépatiques, rénales, ophtalmologiques, ORL et dermatologiques récemment décrites. Alors que la plupart des patients atteints de Covid-19 développent de la fièvre, une toux, de la fatigue, une gêne respiratoire, il apparaît que chez certains patients, la maladie peut donc se présenter sous une forme neurologique.
Des neurologues américains du Henry Ford Health System de Détroit (Michigan) ont publié le 31 mars dans la revue Radiology un cas d’encéphalopathie hémorragique aiguë nécrosante chez une femme testée positive pour le SARS-CoV-2.
La patiente, quinquagénaire, est une employée d’une compagnie aérienne qui présente depuis trois jours de la toux, une fièvre et un état altéré de conscience. Les examens biologiques initiaux ont été négatifs pour le virus de la grippe. Un test diagnostique RT-PCR de détection sur des prélèvements nasopharyngés revient positif pour le SARS-CoV-2. Le virus n’a pu être recherché dans le liquide céphalorachidien (LCR), l’analyse du LCR ayant été limitée en raison d’une ponction lombaire traumatique. La recherche des virus herpes (VHS1 et 2), du virus varicelle-zona (VZV), et du virus du Nil occidental (West Nile virus) a été négative. Aucune croissance bactérienne n’est observée sur les cultures après trois jours.
IRM cérébrale. E et F : anomalies bilatérales (hypersignal T2/FLAIR) au niveau du lobe médian temporal et du thalamus. G : hémorragie visualisée à l’IRM cérébrale par un hyposignal sur les séquences de susceptibilité magnétique (SWI). H : réhaussement des bords des lésions (post traitement des données IRM). Poyiadji N, et al. Radiology. 2020 Mar 31:201187.
L’imagerie par résonance magnétique (IRM) cérébrale révèle en revanche de multiples lésions symétriques bilatérales et hémorragiques. La patiente reçoit des immunoglobulines. Cette observation clinique représente un cas présumé d’encéphalopathie hémorragique aiguë nécrosante associée au Covid-19.
On considère que l’encéphalopathie hémorragique aiguë nécrosante, rare complication de la grippe et d’autres infections virales, est due à un « orage cytokinique » intracérébral. En d’autres termes, cette pathologie ne semble pas due à une atteinte directe d’un virus, ou d’un processus post-infectieux, mais à une déferlante de molécules inflammatoires (cytokines) produites par le système immunitaire et ayant gagné le cerveau du fait d’une brèche dans la barrière sang-cerveau (barrière hémato-méningée).
Atteinte aiguë de la moelle épinière
Le 18 mars, des neurologues du Renmin Hospital de l’université de Wuhan ont rapporté un cas de myélite aiguë après infection par le SARS-CoV-2, autrement dit une atteinte de la moelle épinière. Le patient est un homme de 66 ans hospitalisé pour une paralysie flasque aiguë, caractérisée par une perte du tonus musculaire. Il présente de la fièvre et une fatigue depuis deux jours. A son admission, sa température corporelle est de 39 °C. Il ne tousse pas et n’est pas gêné pour respirer. Le patient reçoit un traitement antiviral pendant cinq jours. Il passe ensuite un scanner thoracique qui objective des lésions pulmonaires bilatérales.
Le test de détection du SARS-CoV-2 dans les prélèvements nasopharyngés revient positif. Placé en isolement, ce sexagénaire développe une faiblesse des membres inférieurs avec incontinence urinaire et fécale, qui culmine avec la survenue d’une paralysie flasque des extrémités inférieures. Son état clinique se dégradant rapidement, il est transféré en soins intensifs. Les réflexes musculaires sont affaiblis (3/5) aux membres supérieurs. Ils sont extrêmement faibles (0/5) aux membres inférieurs. La sensibilité superficielle est globalement normale aux membres supérieurs mais il existe des troubles de la sensibilité (toucher, douleur, température) dans la partie inférieure du corps jusqu’au niveau de la 10e vertèbre dorsale, avec sensations anormales (paresthésies) et engourdissement. Au vu de ces éléments cliniques et biologiques, le diagnostic de myélite aiguë est le plus probable, estiment les auteurs.
Les analyses biologiques sanguines révèlent une augmentation des marqueurs de l’inflammation (CRP, procalcitonine, interleukine-6), de même qu’une élévation des enzymes hépatiques qui témoigne d’une atteinte du foie. Le taux de transaminases ASAT et ALAT a atteint un pic au 15ème jour après le début de la maladie, indiquent des hépatologues, co-signataires de l’article.
Les examens sanguins n’ont pas montré de traces (absence d’anticorps IgM) d’une infection récente par le virus d’Epstein-Barr (EBV), le cytomégalovirus (CMV) ou la bactérie Mycoplasma pneumoniae, ces trois germes pathogènes pouvant être responsables de myélite aiguë.
Le scanner thoracique montre des images anormales dans les deux poumons, qui évoquent une pneumonie virale. Le scanner du cerveau révèle des images d’accident vasculaire cérébral (infarctus bilatéral au niveau des ganglions de la base et en région périventriculaire). Dans le contexte de pandémie, il n’a pas été possible de réaliser une analyse du liquide céphalo-rachidien (LCR), ni d’IRM de la moelle épinière.
Le patient est traité pendant 14 jours par un cocktail associant antiviraux, antibiotiques, anti-inflammatoires et immunoglobulines. La force musculaire revient à 4/5 aux membres supérieurs, à 1/5 aux membres inférieurs. Au vu de deux tests PCR revenus négatifs à 24 heures d’intervalle et de la disparition des anomalies pulmonaires au scanner thoracique, le patient est autorisé à sortir de l’hôpital pour entrer en confinement et débuter un programme de rééducation.
Les neurologues considèrent que ce patient a développé une myélite aiguë post-infectieuse (atteinte de la moelle épinière une semaine après apparition de la fièvre) et qu’une paralysie aiguë peut donc être une complication neurologique associée au Covid-19. Il est possible que les molécules inflammatoires produites par le système immunitaire qui lutte contre le SARS-CoV-2 puissent être impliquées dans la survenue de lésions de la moelle épinière.
Syndrome de Guillain-Barré
Ce cas clinique n’est pas sans rappeler celui rapporté par des neurologues chinois du Central Hospital de Jingzhou et du Ruijin Hospital de Shanghai dans la revue The Lancet le 1er avril. Ces médecins ont décrit un cas de Covid-19 dont les symptômes ont débuté par un syndrome de Guillain-Barré, pathologie lors de laquelle le système immunitaire du patient attaque le système nerveux périphérique.
La patiente est une femme de 61 ans qui a présenté le 23 janvier 2020 une faiblesse aiguë dans les deux jambes ainsi qu’une fatigue importante. Elle est revenue de Wuhan quatre jours plus tôt, le 19 janvier, mais ne présente pas de fièvre, de toux, de douleurs thoraciques ou de diarrhée. Sa température corporelle était de 36,5 °C. Les examens sanguins montrent une lymphopénie (faible taux de lymphocytes, un type de globules blancs) et une thrombopénie (une diminution du nombre des plaquettes). L’auscultation pulmonaire ne montre rien de particulier. L’examen neurologique révèle une faiblesse musculaire et une absence de réflexes aux deux jambes et aux pieds. Trois jours après son hospitalisation, les symptômes progressent. Les médecins observent une diminution de la force musculaire dans les membres supérieurs (4/5) et inférieurs (3/5). La sensibilité superficielle est diminuée.
Le 30 janvier, soit une semaine après le début des symptômes, la patiente développe une toux sèche et de la fièvre (38,2 °C). Le scanner thoracique montre alors des images pulmonaires anormales (aspect en verre dépoli). Les tests RT-PCR sur des prélèvements respiratoires sont positifs. La patiente est immédiatement transférée en chambre d’isolement et reçoit des antiviraux. Son état clinique s’améliore progressivement. Les taux de lymphocytes et de plaquettes se normalisent. A sa sortie d’hôpital, 30 jours après son admission, la force musculaire des membres supérieurs et inférieurs est revenue à la normale. Les symptômes respiratoires ont disparu et les tests nasopharyngés de détection du SARS-CoV-2 sont négatifs.
Cette observation semble donc indiquer qu’un syndrome de Guillain-Barré peut survenir au cours de l’infection par le SARS-CoV-2. Chez cette patiente, les symptômes neurologiques sont apparus avant la fièvre et les symptômes respiratoires. La concomitance d’un syndrome de Guillain-Barré et d’une infection par le SARS-CoV-2 ne peut qu’interroger sur un lien de causalité, estiment les auteurs.
Il apparaît donc que des patients Covid-19 peuvent ne pas présenter de fièvre et de toux mais seulement des symptômes neurologiques au début de la maladie, notamment un AVC (hémorragie cérébrale, infarctus cérébral).
Trouble de la vigilance
Publiée le 22 février sur le site de prépublication medRxiv, une étude rétrospective chinoise, conduite auprès sur 214 patients Covid-19 hospitalisés à la mi-février au Union Hospital de Wuhan, a évalué la fréquence des manifestations neurologiques chez les patients Covid-19. De tels symptômes ont été observés chez 78 patients (36,4 %). Les patients les plus sévèrement atteints avaient significativement plus tendance que les autres à présenter des complications neurologiques : pathologies cérébrovasculaires (5,7 % versus 0,8 %), altération de la conscience (14,8 % versus 2,4 %).
Une étude, publiée le 31 mars dans le British Medical Journal et portant sur 113 patients du Tongji Hospital (Huazhong University of Science and Technology, Wuhan), indique que 22 % des patients décédés présentaient des troubles de la conscience au moment de leur admission.
En France, les troubles de la vigilance (confusion, somnolence) sont considérés comme un critère de gravité lors de l’hospitalisation mais ne figurent pas parmi les signes cliniques devant évoquer une infection à SARS-CoV-2. Aux Etats-Unis, les centres de contrôle des maladies (CDC) mentionnent sur leur page intitulée Symptoms of Coronavirus qu’un nouvel état confusionnel ou un trouble de la vigilance (New confusion or inability to arouse) doit immédiatement inciter à consulter un médecin car il peut s’agir de signes d’alerte du Covid-19.
Encéphalopathie
Début mars, des neurologues américains ont rapporté le cas d’un homme de 74 ans infecté par le SARS-CoV-2 qui a développé une atteinte cérébrale (encéphalopathie). Ce septuagénaire présente des antécédents de maladie de Parkinson, de pathologie cardiaque. Il souffre de broncho-pneumopathie chronique obstructive, caractérisée par des symptômes respiratoires persistants du fait de l’obstruction permanente des voies aériennes. Lorsqu’il consulte aux urgences d’un hôpital de Boca Raton (Floride), il tousse et a de la fièvre. Cela fait sept jours qu’il est revenu des Pays-Bas. Les examens sanguins et la radiographie pulmonaire ne montrent rien de particulier. Le patient retourne chez lui, les médecins évoquant une exacerbation de sa maladie pulmonaire chronique.
Le lendemain, le patient est amené par sa famille aux urgences car son état s’est aggravé. Son état de conscience est altéré. Il a mal à la tête, est fiévreux et tousse. Il est hospitalisé et placé en isolement. Le scanner thoracique montre alors des images anormales des deux poumons.
Le patient est transféré dans le service de neurologie car il ne parle plus et ne répond pas aux ordres simples. Le scanner cérébral ne montre rien de particulier, à l’exception des lésions séquellaires d’un ancien AVC. En revanche, l’électroencéphalogramme est anormal, avec des signes évoquant une encéphalopathie (atteinte cérébrale diffuse). Le patient est testé pour le Covid-19. Les tests reviennent positifs. Le patient est traité par antiépileptiques à titre prophylactique et reçoit des antiviraux. Il est maintenu en unité de soins intensifs du fait de son pronostic vital engagé.
Fragiles hypothèses
Quels sont les mécanismes responsables des complications neurologiques associées Covid-19 ? Une possibilité serait que le coronavirus, après avoir pénétré dans les fosses nasales, gagnerait le bulbe olfactif* pour ensuite remonter jusqu’à atteindre le cerveau. Cela n’est qu’une hypothèse, uniquement basée sur un modèle expérimental d’encéphalite chez la souris, en l’occurrence sur des souriceaux âgés de 15 jours et présentant donc un système nerveux central immature. L’étude en question repose sur l’inoculation intranasale d’un autre coronavirus que le SARS-CoV-2 : le coronavirus endémique HCoV-OC43. Dans ce modèle expérimental, de même que dans des cellules neuronales en culture, la propagation du virus de neurone à neurone se fait via le transport axonal, c’est-à-dire en empruntant les prolongements des cellules nerveuses.
De même, une propagation du virus entre connexions neuronales (transfert trans-synaptique) a été documentée chez la souris en utilisant d’autres coronavirus, tels que le HEV67 (Porcine Hemagglutinating Encephalomyelitis Virus), un coronavirus qui infecte les porcelets, et le virus de la bronchite aviaire (Infectious Bronchitis Virus, IBV) qui affecte les volailles.
Hypothétique potentiel neuroinvasif
Sur la base du potentiel neuroinvasif observé chez la souris avec d’autres coronavirus que le SARS-CoV-9, des chercheurs chinois ont émis l’hypothèse, particulièrement hardie, selon laquelle l’insuffisance respiratoire aiguë observée chez les patients pouvait, en partie, être imputable à une atteinte du tronc cérébral, région située entre le cerveau proprement dit et la moelle épinière au-dessous et dans laquelle siègent les centres (noyaux) de commande de la respiration. Et de formuler dans le Journal of Medical Virology l’hypothèse, hautement spéculative, que le SARS-CoV-2 pourrait remonter des voies aériennes respiratoires** jusqu’aux centres cardio-respiratoires situés dans le tronc cérébral. Pour cela, ils évoquent des travaux japonais ayant montré, chez la souris inoculée par voie nasale par le virus de la grippe, que ce virus peut être transporté via le nerf vague jusque dans le système nerveux central.
Il importe cependant de souligner que l’on ignore toujours si le SARS-CoV-2 peut entrer dans le système nerveux central et infecter des neurones, en particulier ceux situés dans le tronc cérébral et impliqués dans la régulation respiratoire et cardiovasculaire.
Autant dire que l’imagerie cérébrale, l’examen du cerveau (endothélium vasculaire, neurones, cellules gliales) de patients Covid-19 décédés et l’analyse du liquide céphalo-rachidien*** sont absolument nécessaires pour clarifier l’éventuel impact du virus sur le cerveau et du tronc cérébral en particulier. Des travaux en anatomopathologie, biologie moléculaire et immunohistochimie doivent donc être impérativement menés avant de conclure à un effet direct du SARS-CoV-2 sur les neurones.
Endothélium vasculaire
A ce jour, on ne dispose pas d’arguments permettant de penser que des particules virales du SARS-CoV-2 puissent pénétrer le système nerveux central via la circulation sanguine. On peut néanmoins noter que le récepteur ACE2, enzyme situé sur la membrane de nombreuses cellules et qui représente la porte d’entrée du SARS-CoV-2, a été trouvé à la surface des cellules tapissant l’intérieur des vaisseaux du cerveau (endothélium vasculaire). Ceci soulève donc la possibilité que les accidents vasculaires cérébraux associés au Covid-19 soient directement liés au virus et que l’encéphalite représente une complication de l’infection virale.
« Orage de cytokines »
Enfin, une autre hypothèse, de toutes la plus séduisante sans doute, retient l’attention des chercheurs. Elle est fondée sur la libération massive de molécules inflammatoires (cytokines) produites par le système immunitaire en réaction à l’infection virale. Cet « orage cytokinique » pourrait fragiliser la barrière sang-cerveau qui normalement isole le cerveau des substances indésirables pouvant être présentes dans la circulation sanguine. Ce relargage massif de cytokines entraînerait une neuro-inflammation persistante, à l’origine d’un dysfonctionnement cérébral. Celui-ci pourrait expliquer la survenue ou la progression des troubles cognitifs observés chez certains patients, parfois alors même que la pneumonie est jugulée.
Est également évoqué le fait que les patients Covid-19 présentant une infection sévère ont souvent une élévation du taux sérique de D-dimères (marqueurs de la coagulation), ce qui (outre le fait d’être un facteur de risque d’embolie pulmonaire aiguë), exposerait au risque de développer un accident vasculaire cérébral (AVC) par migration d’un caillot sanguin dans une artère du cerveau.
Signes neurologiques et autres coronavirus
Des syndromes neurologiques ont déjà été associés à une infection par des coronavirus humains. Des séquences d’ARN viral ont ainsi été trouvées dans le liquide céphalo-rachidien (LCR) de patients infectés par ces virus. Le matériel génétique du coronavirus HCoV-OC43 a été détecté dans le LCR d’un enfant de 15 ans présentant une encéphalopathie démyélinisante aiguë, une maladie inflammatoire touchant principalement la substance blanche du système nerveux central.
Une encéphalite mortelle peut survenir chez des individus immunodéprimés infectés par le HCoV-OC43. La présence de ce coronavirus a été documentée à l’examen post-mortem du cerveau d’un nourrisson d’un an et demi souffrant d’un déficit immunitaire sévère.
Une étude a montré qu’environ 12 % (22 sur 183) des enfants chinois hospitalisés entre mai 2014 et avril 2015 au Children’s Hospital de Chenzhou (province du Hunan) pour une encéphalite aiguë avaient des anticorps anti-coronavirus (IgM anti-CoV) dans le plasma et le liquide céphalo-rachidien.
Par ailleurs, le SARS-CoV, responsable du SRAS (Syndrome Respiratoire Aigu Sévère), a été détecté dans le sang et le LCR de deux patients présentant une épilepsie persistante. De même, la présence du SARS-CoV dans le LCR a été documentée par des chercheurs chinois.
Enfin, le coronavirus du MERS (Syndrome Respiratoire du Moyen-Orient), qui utilise une porte d’entrée différente (dipeptidyl peptidase-4, DPP4) de celle du SARS-CoV-2 pour pénétrer dans les cellules cibles, peut provoquer une encéphalopathie aiguë disséminée. Des syndromes de Guillain-Barré ont également été décrits chez des patients atteints de MERS en cours de traitement.
Savoir évoquer le diagnostic
Selon plusieurs équipes médicales chinoises, l’ensemble des données cliniques montre qu’il faut être vigilant en présence de symptômes neurologiques en cette période d’épidémie de Covid-19. Selon elles, il importe que les soignants sachent évoquer le diagnostic de Covid-19, même en l’absence de fièvre et de symptômes respiratoires, afin de ne pas différer le diagnostic. Il est notamment important que les cliniciens se renseignent le plus possible sur la symptomatologie neurologique des patients avant admission à l’hôpital (altération de la conscience). Ils soulignent aussi qu’en présence de patients possiblement infectés par le SARS-CoV-2 et présentant initialement des symptômes neurologiques, des mesures de protection devraient être prises pour limiter le risque d’exposition du personnel médical et des autres patients hospitalisés.
* L’atteinte des filets nerveux des fosses nasales et possiblement des neurones aboutissant au bulbe olfactif est le mécanisme privilégié pour expliquer l’anosmie (perte de l’odorat) observée chez certains patients infectés par le SARS-CoV-2. A ce jour, rien n’indique que cette anosmie serait imputable à une atteinte neurologique centrale se situant au-delà du bulbe olfactif.
** Dans cette hypothèse, le virus remonterait au niveau du système nerveux central à partir des mécanorécepteurs et chémorécepteurs des voies respiratoires.
*** Le 4 mars, l’agence de presse chinoise Xinhua a rapporté le premier cas d’encéphalite lié au Covid-19 chez un patient de 56 ans hospitalisé à Pékin au Ditan Hospital et présentant une altération de la conscience. Traité par antiviraux, le patient est sorti de l’hôpital. Il est indiqué que « la présence du SARS-CoV-2 dans le liquide céphalo-rachidien a été détectée par séquençage génomique ». Cette information a été relayée au Royaume-Uni sur un blog de l’Encephalitis Society. Un article aurait été publié sur le site de prépublication ChinaXiv : Xiang P, Xu XM, Gao LL, Wang HZ., Xiong HF, Li RH. First Case of 2019 Novel Coronavirus Disease with Encephalitis. ChinaXiv 2020. T202003.00015 Cette publication (citée par Wu Y. et al. Brain, Behavior, and Immunity 2020, March 30) demeure cependant introuvable.
Morfopoulou S, Brown JR, Davies EG, Anderson G, Virasami A, Qasim W, Chong WK, Hubank M, Plagnol V, Desforges M, Jacques TS, Talbot PJ, Breuer J. Human Coronavirus OC43 Associated with Fatal Encephalitis. N Engl J Med. 2016 Aug 4;375(5):497-8. doi: 10.1056/NEJMc1509458
Au début de l'année 1919, alors que le virus se diffuse à l’international, le masque de prévention – au même titre que la quinine ou le grog à l’alcool – fait figure de méthode prophylactique de première main. La presse relaie cet empressement soudain pour l’isolation des visages.
Au début de l'année 1919, alors que le virus se diffuse à l’international, le masque de prévention – au même titre que la quinine ou le grog à l’alcool – fait figure de méthode prophylactique de première main. La presse relaie cet empressement soudain pour l’isolation des visages.
Lors de la pandémie de « grippe espagnole », les médecins semblent largement impuissants. Des mesures d'hygiène et des consignes d'isolement des malades, difficiles à appliquer en temps de guerre, aident péniblement à contenir la maladie. Au sortir de la Première Guerre mondiale, le virus, qu'on appelle encore « microbe » et qui n'est pas encore connu avec certitude, remplace les peurs anciennes en se greffant à de nouvelles – notamment, la crainte du bolchevisme.
« Car après les gaz boches, voici qu'il faut nous défendre contre les microbes espagnols, asiatiques, ou autres, qui courent les rues. »
Dans un contexte économique et social difficile, à partir de la seconde vague épidémique de l'automne 1918, la grande presse commence de plus en plus à relayer des conseils d'hygiène et autres mesures de distanciation sociale publiés par l'Académie de médecine pour éviter que la maladie ne se propage : ne pas se rendre à d’éventuels rassemblements, ne plus balayer les rues à sec, désinfecter les habitations, laver les vêtements, notamment ceux en contact avec la peau.
On tâtonne également sur les remèdes possibles. La quinine est évoquée comme une solution miracle tout comme l'utilisation préventive de l'eau de javel (diluée à l'eau chaude en gargarismes, cependant) ou celle de l'alcool. En Angleterre c'est plutôt le whisky ou le gin qui sont utilisés, en France on y ajoute les grogs au rhum.Des charlatans vantent des cures miraculeuses, comme le « Grippécure » ou le « Révulsif boudin », qui existait déjà avant la guerre. Même dans L'Auto-vélo on trouve divers conseils pour un traitement préventif, « abortif » ou curatif. Le masque fait aussi partie de ces mesures prophylactiques à partir d'octobre 1918. Pour le journal sportif, il doit être porté par ceux qui soignent les malades, au même titre que la blouse, le bonnet et les gants de caoutchouc.Mais à cette date, les spécialistes ne sont pas encore tous d'accord sur son efficacité : pour soigner un malade « il ne semble pas très utile de mettre un masque », s'exclame le Docteur L... dans L'Œuvre du 22 octobre 1918.
« Si le microbe de la grippe est un virus filtrant, c'est-à-dire qu'il traverse le filtre Chamberland, ce n'est pas un de gaze qui l'empêchera d'arriver jusqu'à vous. »
Au début de l'année 1919 en France, alors que la propagation est mondiale et qu'on plonge dans la troisième phase de la maladie, le carnaval est interdit, et une partie de la presse joue sur les mots pour se moquer du masque :
« Nous n'aurons pas encore pour 1919 un carnaval complet. Au prix où est la viande, on ne saurait penser aux réjouissances du “bœuf gras”. La Préfecture de police interdit, en raison de l'épidémie de grippe, le jet des confettis et des serpentins. Mais il est question très sérieusement de masques. On parle même du masque obligatoire ! »
La presse satirique a véritablement dans cette affaire une fonction cathartique. Dans ce dessin du 29 mars 1929, plutôt qu'un carnaval, Le Rire évoque ainsi une grotesque procession funéraire avec des masques vénitiens que n'aurait pas reniée Ensor.
Mais de quels masques parle-t-on au juste ? Faut-il ressortir les masques à gaz hérités d'une guerre dont on sort lentement et dont nous dit Le Matin, les « enseignements ne sont pas perdus » ? Ou, s'agit-il comme dans le dessin du Rire, de masques de carnaval voire de ceux qu'utilisent les cambrioleurs comme celui de cet homme en uniforme de soldat qui, avec un complice, a dévalisé un tailleur à Lyon ? Non, les masques de 1919 seront plutôt des masques de gaze…
Hier, comme aujourd'hui, on recourt aux experts... À l'automne 1918, pour Le Matin, « une simple compresse hydrophile trempée dans de l'eau bouillie et attachée par un petit cordon » suffit.En février 1919, pour le professeur Vincent, savant bactériologiste, pas la peine de ressortir les masques du temps de guerre.
« Comme c’est par la parole […] et surtout par la toux et l'éternuement que le microbe se propage, […] en conséquence, on doit tousser et éternuer dans son mouchoir. »
Pour ce faire peut, on peut prendre un « simple bandeau fait de six bandes de gaze, un peu comme les voilettes des chapeaux féminins, mais appliqué sur le nez et la bouche. » Selon lui, c'est surtout utile « pour les personnes qui soignent et même visitent seulement les blessés ». Il a même pensé à une version plus féminine, « un modèle plus élégant que les femmes pourront porter à l'instar d'une voilette ».Selon le professeur Roux de l'Institut Pasteur, ce n'est pas six mais huit fois qu'il faut plier la bande de gaze dûment trempée d’antiseptique.Pour La Croix(26 mars 1919), les masques doivent être agréés par le personnel médical et « constitués par plusieurs épaisseurs de gaze maintenues par une monture métallique devant la bouche et le nez ». Ils rappellent ainsi les cagoules portées pendant « les épidémies formidables du temps passés, la peste notamment. »Le Pêle-mêle du 12 janvier 1919 se moque lui d'un certain docteur Marchoux qui prône la voilette pour se protéger.
Au début de l'année 1919, les quelques articles de presse consacrés à la grippe qui évoquent les masques font aussi état, plutôt avec étonnement, des mesures prises dans d'autres pays :
« Il est maintenant avéré que c'est en respirant que nous attrapons le microbe encore inconnu de la grippe. Il est également démontré que l'on obtient une indemnité pour ainsi dire complète, par l'emploi du masque de gaze imprégné d'un antiseptique quelconque. En Australie, où l'épidémie a fait et fait encore des ravages, le gouvernement a pris une mesure radicale. »
L’administration australienne a en effet décrété le port du masque obligatoire. Plusieurs États américains vont eux aussi recourir à ces mesures coercitives, notamment la Californie, où les contrevenants sont punis de peines de prison. Et alors que les troupes ne sont pas toutes démobilisées – loin de là –, des infirmières américaines cousent des masques pour équiper les soldats qui se battent encore à l'extérieur du pays.
En Angleterre, sans aller jusqu'à l'obligation, on tente de persuader la population par le biais d'une intense campagne de presse ; celle-ci semble porter ses fruits si l'on en croit les articles de la presse française ou cette photographie proposée en couverture d’Excelsiorle 26 février 1919.On évoque le pragmatisme des Anglais pour expliquer la diffusion rapide de ces masques « comme au temps de la grande guerre ».
En France, lors de la séance de débats parlementaires du 25 octobre 1918, le sous-secrétaire d'État de l'intérieur, le radical Ernest Émile-Favre rappelle que, parmi les mesures à prendre :
« Le port du masque analogue à celui dont les chirurgiens font usage au cours des opérations et que les Américains emploient aujourd'hui dans leurs hôpitaux de grippés, constituent une précaution très utile dont il importerait de généraliser l'emploi pour toute personne soignant les grippés et pour les malades eux-mêmes quand ils commencent à se lever. »
Du côté des autorités locales coloniales, la mairie de Tananarive à Madagascar conseille aux colons européens et aux populations locales de se munir d’une voilette ou d’un masque à gaze dans la rue. Sans doute parce que savoir coudre est alors très répandu, ce seront cependant seulement des modèles qui vont être mis à la disposition du public à la mairie et dans les commissariats du sol malgache.En 1919, les comités contre les épidémies ou des Conseils départementaux d'hygiène le préconisent également, mais sans l'imposer, tout comme toutes les autres mesures préventives (Le Courier de la Rochelle, 1er mars 1919).En fait,les autorités, qui ne sont d'ailleurs pas critiquées par la presse pour leur gestion de l'épidémie, semblent intervenir assez peu à ce sujet. C'est ce que regrette dansL'Œuvre du 28 février 1919 le journaliste Marcel Coulaud qui voudrait bien que des « gros bonnets » comme Clemenceau, qui avait porté le casque sur le front, montrent l'exemple durant les cérémonies officielles.Il souhaite également que les acteurs de théâtre diffusent la pratique du masque préventif en jouant masqués sur scène, ou que les maîtresses de maison incluent sur leurs cartons d'invitation le port du masque comme on exige celui du frac.
Il est vrai que du côté des Français, l'usage du masque paraît encore très difficile à faire accepter, comme le montre Marcel Coulaud :
« Le masque contre la grippe. Un rédacteur de L’Œuvre l'a porté hier sans succès dans Paris. »
En se promenant avec un confrère dans Paris [voir la photo d’ouverture] avec des pancartes affichant « Le Boche est vaincu, mais la grippe ne l'est pas : Masquez-vous les uns les autres » , il rencontre des regards étonnés (« deux touaregs, a murmuré une fillette instruite ») compatissants (« Ce sont deux mutilés de la face. »), mais aucune « approbation flatteuse ». Le masque va juste lui permettre de faire le vide dans le métro, ses voisins le pensant atteint par la maladie.Dans Le Rire, la même histoire, déformée, devient burlesque. C'est celle d'un confrère confronté à des passants hostiles qui le traitent d'embusqué et de froussard et vont même appeler la police. De plus, nous dit une publicité déguisée pour la quinine, ils sont gênants à porter (L'Excelsior, 7 mars 1919). Pour le journaliste Emile,si les Anglaises acceptent de porter des « muselières porcines », « les Parisiennes préfèreront toujours la mort à cette disgrâce ». La seule solution est donc de demander aux modistes de fabriquer des voilettes, dont la mode pourrait sauver Paris de l’épidémie.La pratique du port du masque ou de la voilette a-t-elle été plus répandue dans les classes sociales supérieures ? C'est possible. C'est du moins ce que laisse entendre L'Humanité dans un article du 19 avril 1919 raillant un enfant de bourgeois jouant masqué au parc avec sa « nurse ».
Cependant, vers cette fin du printemps 1919, la presse parlera de plus en plus de cambrioleurs et de bals masqués, ou même des résultats du cheval de course « Masque de fer » que des masques de la grippe espagnole, jusqu’a ne plus en parler du tout lorsque l’épidémie sera définitivement annihilée.
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Rachel Mazuy est historienne, chargée de conférences à Science Po et chercheure associée à l’Institut d’histoire du temps présent. Elle travaille notamment sur l’histoire du mouvement ouvrier et celle de la Russie soviétique.
C’est le fléau par excellence, celui qui peut faucher la moitié d’une population. Par-delà les cycles traumatiques de l’histoire européenne, commencés en 541 et 1347, le mot peste englobe toutes les épidémies. Il raconte la fragilité de notre humanité.
Entretien avec François-Olivier Touati
-Pourquoi la peste reste-t-elle aussi présente dans notre imaginaire ?
Parce qu’on a longtemps appelé peste, ou pestilence, toute forme d’épidémie. Jusqu’au XVIIe siècle, ce sont des synonymes, des mots interchangeables. Le bacille spécifique du Yersinia pestis a été identifié en Chine en 1894 par Alexandre Yersin, un disciple de Pasteur. Il est véhiculé par la puce elle-même susceptible d’être transportée par des rongeurs comme le rat. Pourtant, aujourd’hui encore, le mot peste reste le paradigme de toutes les épidémies. La « peste » figure au cœur des multiples fléaux cités par la Bible et le terme recouvre de nombreuses affections collectivement subies par les hommes comme par les animaux : tuberculose, anthrax, ulcères… C’est le cas des fameuses plaies qui frappent l’Égypte avant l’Exode du peuple d’Israël. Et la peste d’Athènes au Ve siècle avant notre ère, rapportée par l’historien grec Thucydide, fait partie des épisodes classiques de la littérature. Sa description détaillée offre un modèle médical standard même si, en réalité, il s’agissait sans doute d’un typhus. De même, pour la « peste » qui a emporté Saint Louis à Tunis en 1270, on pense qu’il serait mort d’un typhus ou d’une dysenterie.
-Il ne faut donc pas négliger les autres épidémies…
Oui. Qu’est-ce qu’une épidémie ? C’est une maladie qui se répand rapidement chez un grand nombre de personnes dans une population donnée. Attention, l’idée de contagion n’est pas forcément induite. Par exemple, le mal des ardents ou peste de feu est un terrible fléau qui se répand en Europe à partir du IXe siècle, pour finir vers le XVIesiècle. Il nécrose les mains et les pieds, bloque la circulation sanguine, suscite des sensations insoutenables de brûlure, provoque des convulsions et finit par rendre complètement fou. Il se contracte en mangeant de la farine avariée, à base de seigle ergoté. C’est une forme d’intoxication alimentaire. L’ordre des antonins s’était voué à cette cause. Il prodiguait une nourriture saine aux malades et avait développé un véritable savoir-faire en matière d’amputation, à cause de la gangrène. Mais il y a d’autres épidémies : le typhus, la dysenterie, la variole, la malaria, cette langueur qui touche les populations des régions méditerranéennes, etc. Au XVe siècle, le Journal d’un bourgeois de Paris, parle d’une épidémie de Tac, probablement par onomatopée, une maladie dont le symptôme principal était une toux sèche…
-Revenons à la peste noire. Quand survient-elle pour la première fois ?
Le premier épisode de peste commence en 541 dans le port de Péluse, en Égypte, dans le delta du Nil. Elle se répand en Méditerranée puis atteint le Proche-Orient et l’Afrique du nord. Cette maladie impressionne les contemporains par la conflagration qu’elle suscite. Un tiers de la population disparaît, notamment en Espagne et en Italie. En Europe, elle ne remonte guère au-delà de la Loire et du Rhin. Elle emprunte surtout la vallée du Rhône. Cette peste dite de Justinien s’achève en 768. Grégoire de Tours (539-594) livre des descriptions impressionnantes des ravages qu’elle provoqua à Clermont, ville dont il est originaire. Les troupes de Charlemagne la rencontrent en Italie. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’empereur établit sa capitale à Aix-la-Chapelle.
-Vous voulez dire que la peste de Justinien recompose les territoires ?
Oui, cette épidémie a décimé le bassin méditerranéen. Cela a deux conséquences majeures. Primo : les pôles d’attractivité se déplacent vers le nord. En Europe, le Rhin devient le fleuve important. On se tourne aussi vers la Baltique d’où viennent les Vikings. De son côté, l’Empire byzantin est de plus en plus irrigué par la circulation sur les grands fleuves russes. Deuxio : cette épidémie favorise l’expansion de l’islam. Les troupes musulmanes triomphent au Proche-Orient et en Afrique du nord, devant des troupes byzantines affaiblies. Cette dernière région est quasiment vidée de sa population. On retrouve le même phénomène dans la conquête de la péninsule ibérique.
-La peste resurgit en 1347. D’où vient-elle ?
Elle part probablement d’Asie centrale pour gagner la Crimée, notamment le comptoir génois de Caffa. Là, en 1346, la ville portuaire est assiégée par les Mongols qui catapultent des cadavres de pestiférés par dessus les murailles pour forcer la population à se rendre. Après le siège, les bateaux gagnent l’Europe et c’est la catastrophe ! L’épidémie touche d’abord des ports : Gênes, Venise, Marseille… Elle se répand dans l’arrière-pays pour remonter vers le nord, jusqu’en Écosse. On estime qu’un tiers de la population européenne disparaît dans cette pandémie. Des villages entiers sont définitivement abandonnés. Ce second épisode de peste connaîtra des réveils réguliers, selon des cycles espacés de douze à vingt ans. On ne s’en sortira en Europe qu’en 1722. Mais la peste a encore tué 10 millions de personnes en Inde entre 1896 et 1918.
-1722 ! Comment ce scénario infernal a-t-il pris fin ?
Il y a trois raisons. D’abord, la population a fini par développer des défenses immunitaires. Seuls les individus les plus résistants ont survécu. Ensuite, des mesures d’isolement ont été prises ; elles croisent une volonté d’assainissement des espaces, conduisant à modifier l’urbanisme. Bien qu’on ne connaisse pas encore les causes réelles de la maladie, seulement identifiées au XIXe siècle, on en suppose les risques : un air ou un environnement jugés malsains, la proximité avec les malades voire avec certaines marchandises. Les foyers sont circonscrits, comme à Marseille en 1720-1722. Enfin, la politique de prévention sanitaire porte du fruit. Dans les ports, des lieux appelés lazarets permettent de placer les équipages en quarantaine. Cette mesure n’est pas sans connotation religieuse. Les quarante jours d’isolement rappellent le séjour de Jésus au désert. Ils évoquent aussi le Purgatoire, la pénitence qu’il faut effectuer avant de rejoindre le paradis. Dans les mentalités de l’époque, tout est lié. C’est le dérèglement du corps, le déséquilibre des humeurs, qui représente alors un facteur majeur d’emprise de la maladie. Cette prédisposition matérielle peut être favorisée par un relâchement du comportement. Les dimensions physiques, morales et spirituelles sont mêlées.
-Justement, quels sont les recours de la population ?
Elle se tourne vers Dieu. C’est vrai dans les pays chrétiens comme musulmans. On voit des processions, des prières collectives, des ostensions de reliques… On invoque des saints guérisseurs : saint Sébastien le corps transpercé de flèches ; saint Roch, né à Montpellier au moment de la peste noire, et qui est représenté avec un bubon ou un ulcère à la cuisse que lèche son chien ; ou encore Lazare, lépreux rejeté de la table du riche dans l’évangile. Mais on observe aussi un grand dévouement à l’égard des malades. C’est le moment d’appliquer cette phrase des évangiles : « J’étais malade et vous m’avez visité. » Les prédicateurs développent beaucoup ce thème. Le malade est considéré comme le Christ lui-même. Il partage ses souffrances. En quelque sorte, il fait partie de l’avant-garde du salut car il commence déjà sur terre sa pénitence. C’est un présanctifié.
-Comment les vivants font-ils face à la mort de masse ?
Les situations d’urgence voient l’apparition de sépultures de catastrophe, collectives. C’est l’un des grands dossiers de l’archéologie depuis une dizaine d’années. À Paris, sous le Monoprix de la rue Saint-Denis, on a retrouvé les fosses communes du cimetière de la Trinité. Durant les épidémies du XIVe siècle, les cadavres ont été empilés là par centaines, les uns sur les autres. Manifestement, on était dans l’incapacité d’inhumer la plupart des victimes dans des conditions décentes. C’est à cette époque que l’art commence à mettre en scène la mort dans sa déréliction la plus totale. On représente des pleurants, des danses macabres, des transis c’est-à-dire des corps en décomposition, toujours dans l’optique chrétienne de la résurrection. Le dit des trois morts et des trois vifs remporte un vif succès. On voit apparaître la litanie des défunts dans la liturgie et se diffuser des textes comme l’Ars moriendi (1415), l’Art de bien mourir. Tout cela culminera dans l’invention de la mort baroque avec la méditation sur le crâne et le déploiement spectaculaire de la « pompe funèbre » qui perdurera jusque dans les années 1960-1970.
-Cette culture n’est-elle pas un peu déprimante ?
Non, les gens ne se sont jamais complètement effondrés. La dévastation de la mort est aussi une incitation à la vie. On voit se répandre en parallèle de ces manifestations morbides une forme d’exaltation du corps dans ce qu’il a de plus resplendissant. Pensons au David de Michel Ange (1501-1504) ou à sa Piéta qui montre une sublime jeune fille, dans toute sa corporéité virginale, qui tient un cadavre sur ses genoux… Quel contraste et quelle simultanéité ! Les connaissances médicales s’approfondissent. On peut citer Vésale et Léonard de Vinci, passionnés d’anatomie et de ses représentations. Face à une phase dramatique qui débute en 1347 et s’étend sur les temps modernes (XVIe-XVIIIe siècles), la Renaissance veut fuir ces temps anciens, précisément le « Moyen Âge ». Elle veut construire une ère nouvelle. C’est donc aussi un temps de banquets, de réjouissances, de sociabilité, voire d’exubérance.
-Pourtant, les épidémies perdurent. Elles se renouvellent avec la découverte du Nouveau Monde…
Bien sûr. Une population peut en rencontrer une autre en bonne santé mais qui n’est pas dans le même état bactériologique. Et cela peut provoquer des ravages. Qu’est-ce qui a décimé la population de l’Amérique du Sud ? La grippe tout simplement. En retour, les Européens ont rapporté la syphilis qui atteint d’abord les Espagnols, puis se propage au sein des troupes françaises lors du siège de Naples pour sévir dans nos contrées jusqu’à l’invention de la pénicilline en 1928. C’est une maladie grave qui atteint le système nerveux. Maupassant en est mort en 1893.
-Quelles traces laissent ces grandes épidémies dans notre inconscient collectif ?
Je pense qu’elles restent bien présentes dans notre conscient. Je le vois avec mes étudiants. Dès que je leur parle de la peste, ils sont captivés ! Pourquoi ? Il y a une forme de dramaturgie dans chaque narration, transmission, enseignement. Les chroniqueurs retiennent les faits saillants. Les manuels scolaires amplifient le phénomène, en particulier pour le Moyen Âge. Symboliquement, cette période s’ouvre avec la peste de Justinien et se ferme avec la Grande Peste. La maladie joue le rôle d’un lever et d’un baisser de rideau dans cette mise en scène du passé. C’est l’image des quatre cavaliers de l’Apocalypse de Dürer : la guerre, la mort, la famine et la peste. Il est plus difficile de faire l’histoire de la vie ordinaire que celle des paroxysmes ou des moments de crise. L’empreinte de l’extraordinaire, fût-il morbide, est toujours plus marquante, voire fascinante !
-Comme historien, qu’est-ce qui vous frappe avec le Covid-19 ?
Ce qui me frappe, c’est le spectre des comportements : la prostration individuelle, les grandes solidarités, l’indifférence, la fuite, la minimisation ou à l’inverse, l’exagération, l’appétit de jouissance, la frustration née de la claustration imposée, les débats face à l’incertitude… On observe toutes ces réactions en 1347-1348. Je suis aussi marqué par le retour d’une réalité qui avait disparu de notre société, la mort. Non qu’elle ait cessé de frapper : les taux de mortalité due au cancer ou à d’autres maladies sont amplement plus considérables aujourd’hui. Mais il y a une volonté partagée d’en effacer l’image, de la tenir hors du regard, comme pour mieux l’oublier, peut-être de s’efforcer de la dénier. Lors des anciennes épidémies, la mort était familière, omniprésente. Elle faisait partie de la vie, du moins pour les enfants. Quatre bébés sur dix mouraient avant l’âge d’un an. Et deux de plus n’atteignaient pas les dix ans. Récemment, j’ai lu des témoignages de personnes indignées qui avaient vu des cadavres sortir des EHPAD sous des sacs plastiques, de personnes frustrées de ne pas avoir pu accompagner un proche dans cette ultime étape. Cela m’a beaucoup touché. Nécessité du deuil ? Tout d’un coup, notre société ressent un intense besoin de s’intéresser de nouveau à la mort alors qu’elle l’avait évacuée.
Autrice en 2017 de La Grande Tueuse, un récit de la pandémie de grippe espagnole survenue un siècle plus tôt, l’essayiste britannique Laura Spinney revient sur son déroulement et sur ses résonances avec la grande peur autour du coronavirus.
Le poste d’urgence de la Croix-Rouge à Washington D.C. durant l’épidémie de grippe espagnole, 1919 - source : National Photo Company-Wikimedia Commons
Autrice en 2017 de La Grande Tueuse, un récit de la pandémie de grippe espagnole survenue un siècle plus tôt, l’essayiste britannique Laura Spinney revient sur son déroulement et sur ses résonances avec la grande peur autour du coronavirus.
Avec un bilan final compris entre 50 et 100 millions de morts, l’épidémie de grippe espagnole survenue entre 1918 et 1920 coûta à l’époque la vie à trois à six fois plus de personnes que la Première Guerre mondiale. L’événement, pourtant, reste en retrait dans notre conscience de l’histoire du XXe siècle.
Autrice en 2017 de Pale Rider: The Spanish Flu of 1918 and How It Changed the World, traduit en français l’année suivante sous le titre La Grande Tueuse (Albin Michel), la journaliste et essayiste britannique Laura Spinney revient sur cet événement méconnu et les échos qu’offre avec lui l’épidémie actuelle de coronavirus.
Propos recueillis par Jean-Marie Pottier.
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RetroNews : Dans les premières pages de La Grande Tueuse, vous écriviez qu’avec la grippe espagnole, il existe un véritable « oubli collectif de ce qui fut le plus grand massacre du XXe siècle ». Est-ce toujours le cas ?
Laura Spinney : Au moment du centenaire, alors que cette pandémie était beaucoup abordée dans les médias, je me suis posé la question de savoir si cette mémoire ravivée allait persister. Je ne sais pas si c’est le cas.
En ce moment, tout le monde parle de cette grippe dite « espagnole » car on est en pleine épidémie de coronavirus, mais j'ai l'impression qu’à chaque fois qu'une épidémie se termine, on l'oublie jusqu'à la prochaine. Une preuve très concrète en est qu'on n’investit pas assez dans ses préparatifs.
Comment expliquez-vous que cet épisode a été parfois négligé par l’historiographie ?
Je pense que c'est dû à une multitude de facteurs. Déjà, il y a eu un gros problème de sous-estimation : pendant longtemps, on a cru que la Première Guerre mondiale avait fait autant de morts, tandis qu’elle a tué au moins trois fois moins. On n’avait pas de tests de diagnostic à l'époque, le virus était encore un concept assez nouveau en 1918. Les premiers n’avaient été identifiés qu’à la fin du XIXe siècle, les symptômes des cas graves de la grippe dite « espagnole » étaient similaires à ceux du typhus ou du choléra...
Les populations les plus touchées étaient souvent les plus démunies et aussi celles qui avaient le moins accès à la parole, d'une certaine façon.
Je pense également que la grippe espagnole pose un problème de récit. Les êtres humains adorent raconter des histoires avec une structure linéaire, un début, un milieu et une fin mais lors d’une pandémie, il n'y en a pas vraiment : c'est partout, tout de suite – et puis c'est parti. Il est très difficile de narrer une pandémie et c'est pourquoi j’ai choisi une structure en cercles concentriques dans mon livre : le cercle scientifique, le cercle « humain » de l'expérience personnelle de la maladie, le cercle des conséquences politiques, sanitaires et économiques à long terme...
Pourquoi cette situation a-t-elle fini par évoluer ?
Dès 1991, avec de nouvelles estimations approchant les 30 millions de morts, le monde scientifique s'est rendu compte qu’il s’agissait d’une catastrophe plus meurtrière que la Grande Guerre. Qu'une pandémie pouvait être une chose vraiment dévastatrice et qu'il fallait l’étudier.
Mais il reste encore beaucoup de recherches historiques et scientifiques à mener pour corriger, d'une certaine façon, notre histoire du XXe siècle. Savoir, par exemple, où l'épidémie a commencé, quelle a été son interaction avec la guerre, pourquoi les jeunes adultes de 20 à 40 ans y étaient particulièrement vulnérables ou quel a été le destin des très nombreux orphelins, à une époque où il n'existait pas vraiment, même dans les pays développés, de système organisé d'adoption.
Votre livre évoque en détail la pandémie au Brésil, en Inde, en Chine… La sous-estimation de l’événement reflète-t-elle une histoire mondiale excessivement centrée sur l’Europe ?
Absolument, et également sur les États-Unis. Beaucoup de très bons livres sont consacrés à ces derniers et donnent l'impression que ce sont surtout eux qui ont souffert de l'épidémie – mais la réalité est très différente.
18 millions d'Indiens, par exemple, sont morts entre 1918 et 1919, soit plus que le nombre total de morts de la Première Guerre mondiale. D'après les historiens, la pandémie y a beaucoup influencé la lutte pour l’indépendance, car les militants indépendantistes ont rempli le vide laissé par les colons britanniques, qui n’avaient quasiment rien mis en place pour les colonisés sur le plan médical.
Je trouve également l'épisode brésilien intéressant car, à l'époque, la population avait peu confiance dans la médecine « occidentale » et a réagi à la maladie d’une façon plutôt religieuse.
L'épidémie a-t-elle, selon vous, participé à nourrir une forme de xénophobie ?
C'est certain. Le meilleur exemple est l'Afrique du Sud, où il y avait déjà beaucoup de tensions entre la population noire et la population blanche et déjà des discussions sur une possible ségrégation des villes. Les premières lois d'apartheid ont été mises en place dans les années 1920, juste après la pandémie, qui a touché beaucoup plus les Sud-Africains noirs que les blancs, notamment parce qu'ils étaient plus pauvres, moins bien nourris et moins bien logés.
Cette grippe est mondiale mais toutefois on lui donne le nom d’« espagnole »... Pour quelle raison ?
Parfois, dans une librairie, il m'est arrivé de trouver mon livre dans la section « histoire de l’Espagne » [rires]. Cette histoire montre à quel point une pandémie est politique : au printemps 1918, les cas de cette nouvelle maladie survenus en France ou en Angleterre y étaient occultés car les pays en guerre censuraient leur presse. Tandis qu'en Espagne, pays neutre, les journalistes ont relaté les premiers cas, dont le roi Alphonse XIII.
Tout le monde, y compris les Espagnols eux-mêmes, a eu l'impression que la pandémie s'était répandue depuis là-bas.
Que sait-on aujourd'hui du « patient zéro » de cette pandémie ?
Juste après la pandémie, beaucoup, du moins dans les pays occidentaux, ont cru qu'elle venait de Chine, sans doute par préjugé raciste, même s'il est vrai qu'à l'époque, la Chine n'avait pas adopté la médecine moderne et connaissait de gros problèmes de santé publique.
Un virologue britannique, John Oxford, a émis l’hypothèse d’un foyer français avec pas mal de preuves, assez circonstancielles, qu'elle aurait démarré dans un camp militaire britannique à Étaples, dans le Pas-de-Calais.
Enfin, un journaliste américain, John Barry, postule qu’elle aurait trouvé son origine près du camp militaire américain où les premiers cas ont été enregistrés au printemps 1918, Camp Funston, au Kansas.
Ces trois théories sont sur la table et on ne peut toujours pas trancher entre elles. Peut-être le pourra-t-on bientôt : en ce moment, des chercheurs étudient des échantillons du tissu pulmonaire de victimes ainsi que leurs dossiers médicaux, pour essayer de déterminer l’origine de l’épidémie.
On évoque actuellement l’idée que le « pic » du coronavirus serait derrière nous. Lors de la grippe espagnole, beaucoup ont considéré l’épidémie terminée à l’été 1918 mais c’est la deuxième vague, à l’automne, qui fut la plus meurtrière.
Les pathogènes nous déroutent tout le temps : on pense qu'on « comprend » un virus, puis il mute et on est pris par surprise. Il faut donc être très prudent car on ne sait pas comment ce nouveau virus va se comporter même si l'on sait qu’il appartient à la même famille que le SRAS de 2003 et le syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS) de 2012, qui n'ont pas connu de deuxième vague.
La pire des choses est de croire qu’on est arrivé à la fin et d’enlever toutes les mesures sanitaires. C'est ce qu'a fait l'Australie en 1918 après avoir mis en place une quarantaine qui lui avait permis de repousser la deuxième vague de la pandémie. Malheureusement, elle l'a interrompue trop tôt et la troisième vague de 1919 a vu 12 000 Australiens mourir.
La pandémie de grippe espagnole aurait-elle été aussi dramatique sans la guerre ?
La guerre a évidemment provoqué de grands mouvements de population, pas seulement de militaires mais aussi de civils, des déplacés et des réfugiés, et cela a exacerbé la diffusion de la maladie.
Un biologiste de l'évolution, Paul Ewald, a aussi proposé une théorie très intéressante selon laquelle le conflit aurait augmenté sa virulence. Chaque virus de la grippe modérerait sa virulence petit à petit pour que son hôte reste en vie en vue de transmettre le virus à quelque d'autre et assurer sa propre survie. L’hypothèse de Ewald est que beaucoup d’hommes jeunes se sont retrouvés piégés pendant des jours ou des semaines dans les tranchées du nord de la France et des Flandres et que cette pression sur le virus à modérer sa virulence a disparu. C'était lui, le virus, qui devait bouger pour survivre, pas son hôte, donc il est resté virulent beaucoup plus longtemps.
Dans le sens inverse, quelle influence a eu la pandémie sur les six derniers mois du conflit ?
Le consensus des historiens est qu’elle a précipité sa fin parce que les deux côtés étaient touchés et perdaient beaucoup d'hommes. Mais une théorie due au politologue américain Andrew Price-Smith, discutée et très difficile à prouver, postule qu’elle a aussi pesé sur le vainqueur final.
Selon lui, les Allemands et les Autrichiens ont été relativement plus touchés par la pandémie, et plus longtemps, car leurs populations étaient moins bien nourries à cause des blocus, donc plus vulnérables.
« Guerre et grippe », dessin publié dans l’hebdomadaire humoristique Le Rire, 31 août 1918
Dans quelle mesure l’action des autorités a pu peser à la hausse ou à la baisse sur le nombre de morts ?
Il y a eu de grandes variations, y compris au sein d'un même pays. La ville de New York, par exemple, essayait depuis vingt ans de contrôler la tuberculose avec des mesures de santé publique, des amendes voire de la prison pour les gens qui crachaient dans la rue. Les New-Yorkais s'étaient habitués à voir les autorités intervenir sur les questions de santé, leur imposer des mesures pour le bien collectif avec de bons résultats.
À l'inverse, à Rio de Janeiro, cette pratique était quelque chose de nouveau et choquant et c’est pourquoi la population s'était révoltée dans le passé, par exemple, contre des mesures de vaccination.
Je décris aussi dans mon livre le cas de la ville espagnole de Zamora, très catholique. Son évêque a affirmé que l'épidémie était une punition pour les péchés de la ville. Il a ainsi tenté de bloquer les mesures de santé publique, et a proposé à la place des messes et des processions, – précisément l'exact inverse de ce qu'il faut faire en période de pandémie.
Et en France ?
Un jour, Émile Roux, un grand ponte de la médecine de l'époque, directeur de l’institut Pasteur, donne un entretien au Petit Journal. Le journaliste lui demande si la désinfection des espaces publics est utile et il lui répond, surpris :
« Elle est absolument inutile. Mettez une vingtaine de personnes dans une pièce désinfectée et faites entrer un patient atteint de grippe.
S’il éternue, si une particule de sa morve ou de sa salive atteint ses voisins, on pourra bien avoir désinfecté la pièce, ceux-ci seront pourtant contaminés. »
À l'époque, à Paris, on désinfectait à grande échelle les théâtres ou les métros et il existait donc une sorte de conflit entre ce que les scientifiques comprenaient de l'épidémie et ce que recommandaient les autorités municipales.
Aujourd'hui, les fake news pullulent autour de la santé. Quel a été l'impact, à l’époque, de la pandémie sur la confiance de la population dans les médecins ?
Dans le monde occidental, je pense que cela a de manière générale nui à la confiance des gens dans la médecine car les médecins n'avaient visiblement rien à offrir pour les guérir ou protéger contre la maladie.
Dans d'autres régions, comme l'Inde ou la Chine, je crois que cela a poussé la population à être plus ouverte à la médecine moderne car les outils anciens ne fonctionnaient pas non plus ! En Chine, par exemple, un médecin du nom de Wu Lien-teh, un des premiers « pasteuriens » chinois, a réussi à imposer la crémation des victimes alors que dix ans plus tôt, il avait eu besoin d'un décret impérial et du renfort de l'armée et de la police pour la pratiquer lors d'une épidémie de peste tant brûler un cadavre était contraire à la culture chinoise.
Faut-il un État « fort » en période de pandémie ?
Dans le cas de la Russie, alors en pleine guerre civile, je me suis intéressée à Odessa, où il n'y avait quasiment pas de gouvernement mais des factions en lutte pour le pouvoir. Les médecins locaux, assez avancés et qui s'étaient formés auprès des « pasteuriens », essayaient de faire de leur mieux pour conseiller la population – mais sans autorité politique derrière eux, c'était presque impossible.
C'est une leçon très importante : il faut une collaboration et une confiance entre le gouvernement, les médecins et la population. En même temps, la démocratie peut entraver des efforts de contenir la maladie. Par exemple, aux États-Unis, les autorités ont dû se battre avec les associations patronales qui ne voulaient pas fermer les entreprises pour raison de santé, ce qui a retardé la mise en place des mesures.
En Chine, en ce moment, le gouvernement dit ce qu'il veut et c'est fait tout de suite... Mais cela fait du président Xi Jinping le seul responsable : si la population voit que la réponse gouvernementale n'est pas adéquate, c'est lui qui sera pointé du doigt. On dit d'ailleurs depuis peu qu'il se met en retrait pour ne pas être associé aux conséquences de cette épidémie si jamais elle tourne mal.
La grippe espagnole a-t-elle incité les pays à renforcer leurs autorités de santé ?
Dans beaucoup de pays, le ministère de la Santé, quand il y en avait un, était un sous-département ministériel avec moins de ressources et de pouvoir qu'aujourd'hui. C'est après la pandémie qu'on a vu ces ministères soit être créés, soit obtenir plus de pouvoir.
Au niveau mondial, la Société des nations a fondé une sous-organisation dédiée à la santé pour répondre aux pandémies mais elle s'est effondrée avec son organisation-mère quand la Seconde Guerre mondiale a éclaté en 1939. Les architectes de l'OMS ont appris de cette leçon en créant une organisation indépendante en 1946 : si les Nations unies s'écroulaient, l'OMS existerait toujours. Même si le problème est qu’elle est sous-financée de façon chronique dans le monde de plus en plus isolationniste où nous vivons aujourd’hui…
« Sur le fond, ce que la grippe espagnole nous a appris, c’est qu’une autre grippe pandémique est inévitable, mais que son bilan total – qu’il soit de 10 ou de 100 millions de victimes – ne dépendra que du monde dans lequel elle se produira », écrivez-vous. Dans le monde de 2020, une grippe à 100 millions de morts est-elle donc envisageable ?
C'est tout à fait possible : on a eu quinze pandémies de grippe sur les 500 dernières années et on est sûrs d’en avoir un jour une autre.
Mais il faut dire aussi que 1918 est une exception énorme dans les annales des pandémies grippales : c'est pourquoi les chercheurs s'y intéressent tellement et veulent expliquer pourquoi elle a été à ce point meurtrière.
Il existe une hypothèse selon laquelle les sociétés en état de crise, ce qui, selon beaucoup, est le cas des nôtres en ce moment, sont plus vulnérables aux pandémies parce qu'elles n'investissent pas assez dans les infrastructures, parce que les gens s’y montrent soupçonneux les uns envers les autres... L’ampleur de la prochaine pandémie dépendra aussi de facteurs sociaux et politiques, des conditions de vie, d'alimentation et de salubrité – donc de nous.
En 2020, le lavage des mains est le principal « geste barrière » servant à lutter contre la propagation du Covid-19. Ignace Semmelweis tient sa revanche.
Cet obstétricien hongrois a permis au XIXème siècle de réduire drastiquement le taux de mortalité dans les maternités en imposant un simple geste : le lavage des mains.
Mais comme beaucoup de chercheurs ayant eu raison « trop tôt », il s’est attiré les foudres de son temps. Aujourd’hui, ce geste est un b.a.-ba de l’hygiène que l’on apprend dès la petite enfance.
Charlotte Chaulin (herodote.net)
La médecine, une vocation
Ignace Philippe Semmelweis naît le 1er juillet 1818 à Ofen (nom allemand de Buda, aujourd’hui compris dans la ville de Budapest) en Hongrie. Il est le cinquième enfant d’un épicier d’origine allemande dont les affaires marchent bien.
Il étudie au lycée catholique de Buda puis à l’université de Pest de 1835 à 1837 et obtient sa licence de droit. Son père, qui nourrit de grandes ambitions pour son fils, l’incite à poursuivre dans cette voie.
Semmelweis s’inscrit à la faculté de droit de Vienne à l’automne 1837. Mais comme il arrive dans la ville, il assiste à l’autopsie d’une femme morte de fièvre puerpérale à l’hôpital. Cet événement déclencheur fait naître en lui une nouvelle vocation : la médecine. Son père ne s’y oppose pas.
Ayant du mal à s’intégrer dans le milieu viennois, notamment à cause de son accent hongrois qui lui vaut quelques railleries de ses camarades, il retourne à Pest en 1839 pour poursuivre ses études médicales.
Face à l’archaïsme qui règne dans l’université hongroise, Semmelweis décide de revenir finalement à Vienne deux ans plus tard. Inscrit dans la future Seconde École de Médecine de Vienne, une référence dans la discipline dans la deuxième moitié du XIXème siècle, il alterne entre études en laboratoire et application pratique au chevet du malade.
Intéressé par les plantes médicinales, il expose leurs vertus thérapeutiques dans son mémoire de recherches, La Vie des Plantes. Il se spécialise ensuite en obstétrique pratique et obtient une maîtrise qui lui permet de devenir médecin assistant au premier service de l’hôpital général de Vienne.
Une révolution hygiénique mal comprise
En juillet 1846, il est nommé chef de clinique dans ce même service et étudie les causes de la fièvre puerpérale qui survient chez la femme après un accouchement ou une fausse couche. Elle est le fléau des premières maternités hospitalières et crée une hécatombe depuis le XVIIIème siècle.
Ce qui trouble le jeune Ignace, c’est que les femmes qui accouchent chez elle sont moins exposées à la fièvre puerpérale. Il est frappé par le taux de mortalité des jeunes accouchées dans les deux pavillons d’accouchement de l’hôpital. Très vite, il constate que les rumeurs dont il a eu vent sont fondées : « on meurt plus chez Klin que chez Bartch. ».
Le premier médecin dirige des étudiants en médecine tandis que le second, des élèves sages-femmes. Pour éclaircir le mystère, il propose que soient échangés les sages-femmes du second pavillon avec les apprentis médecins du premier. Résultat : on meurt désormais moins chez Klin que chez Bartch !
Semmelweis observe alors que les étudiants en médecine, à la différence des élèves sages-femmes, pratiquent parfois des dissections cadavériques avant de rentrer en salle d’accouchement sans prendre la peine de se laver. Il suggère alors d'imposer le lavage des mains avant chaque opération mais cette initiative se heurte à l’ego des médecins viennois qui n’assument pas de porter la responsabilité de la mort des femmes enceintes. Il est révoqué à peine trois mois après son arrivée, le 20 octobre 1846 !
Dès lors, son intuition devient une obsession. En mars 1847, un événement marque sa carrière et va aussi bouleverser l’histoire de la médecine. Son collègue et ami Jakob Kolletschka meurt d’une septicémie après s’être blessé au doigt avec un scalpel lors de la dissection d’un cadavre. Son autopsie révèle une pathologie identique à celle des femmes mortes de la fièvre puerpérale.
Cette conclusion l’amène à l’évidence : ce sont des « particules », comme il les appelle, invisibles mais très odorantes, présentes sur les cadavres qui sont à l’origine de ces morts. « La notion d’identité de ce mal avec l’infection puerpérale dont mouraient les accouchées s’imposa si brusquement à mon esprit, avec une clarté si éblouissante, que je cessai de chercher ailleurs depuis lors. Phlébite… lymphangite… péritonite… pleurésie… péricardite… méningite… tout y était ! »
Il n’y a plus aucun doute. Les mains sales sont vectrices de particules responsables de la maladie. Il élabore les fondements de l’asepsie (prévention des maladies infectieuses).
La théorie des maladies microbiennes n’ayant pas encore été formulée, Semmelweis évoque des « substances cadavériques », mais il a en réalité découvert les microbes (le mot lui-même ne sera inventé qu'en 1878 !).
Le lavage à l’eau et au savon ne suffit pas. Semmelweis impose un lavage des mains de cinq minutes avec « ce qui existait de plus fort : le chlorure de chaux, une solution au demeurant très abrasive pour la peau ».
En mai 1847, il impose l’emploi d’une solution d’hypochlorite de calcium pour le lavage des mains entre le travail d’autopsie et l’examen des patientes. Les résultats sont époustouflants : le taux de mortalité dans le pavillon du docteur Klin chute de 12 % à 2,4 %.
Il demande que ce lavage à l'hypochlorite soit étendu à l'ensemble des examens qui mettent les médecins en contact avec de la matière organique en décomposition. Le taux de mortalité continue de chuter.
Le génie sombre dans la folie
Avec cette véritable révolution hygiénique, les ennuis commencent pour l’obstétricien.
Mis à part certains de ses confrères, la communauté médicale s’oppose à lui. Fidèle au principe édicté dans l’Antiquité selon lequel un déséquilibre des quatre humeurs (eau, feu, terre, air) est responsable des maladies, elle voit d’un mauvais œil les « particules » mentionnées par cet obstétricien.
Semmelweis se retrouve vite seul car ne se laissant pas faire, il riposte aux critiques avec caractère et traite ses détracteurs d’« assassins ».
En 1849, son contrat n'est pas renouvelé. « Les médecins se sont sentis agressés car il a établi que c'étaient précisément eux qui transmettaient les germes », souligne Bernhard Küenburg, président de la Société Semmelweis de Vienne, selon qui Semmelweis aurait aujourd'hui un Prix Nobel.
Le praticien regagne alors sa ville natale et prend la direction de la maternité de l’hôpital Saint-Roch de Budapest entre 1851 et 1857. Là encore, ses méthodes sauvent des centaines de vies. Entre 1851 et 1855, seules huit patientes meurent de la fièvre puerpérale sur les 933 naissances enregistrées durant la période.
Malgré ces exploits, Semmelweis voit sa santé mentale se dégrader. Il est interné à Döbling, près de Vienne. C'est là qu'il meurt à l’âge de 47 ans, le 13 août 1865. Les circonstances de sa mort sont obscures, mais certains historiens avancent qu’il aurait succombé à de mauvais traitements de la part du personnel de l’asile.
Semmelweis sera réhabilité suite à la validation de ses recherches par Louis Pasteur qui va démontrer l’existence de microbes potentiellement vecteurs de maladies et l’importance de s’en prémunir par une hygiène soignée. Semmelweis avait raison.
L’écrivain français Louis-Ferdinand Céline lui consacrera sa thèse de médecine en 1924. Selon lui, le malheur de l’obstétricien hongrois a été de « toucher les microbes sans les voir ».
La mise en œuvre des recommandations de Semmelweis et Pasteur a très vite abouti à des résultats spectaculaires. C'est en effet l'amélioration de l'hygiène, plus encore que les vaccins, qui a entraîné dès le milieu du XIXe siècle la chute de la mortalité infantile et l'allongement de l'espérance de vie.
Point trop n’en faut ! L’hygiène a ses limites
« On découvre aujourd’hui que certains microbes, qui forment le microbiote, ont un rôle dans notre santé: ils défendent notre organisme contre les maladies, régulent notre métabolisme et nous aident à digérer. Pasteur considérait d’ailleurs lui-même que si l’on privait un animal de tout microbe, “la vie, dans ces conditions, deviendrait impossible”. Cependant ses successeurs engrangèrent les avantages de la stérilisation: l’humanité échappa grâce à cela aux maladies contagieuses qui la décimaient. Mais au passage, nous avons éliminé le microbiote qui fait notre santé : il s’est appauvri et les maladies modernes commencèrent à devenir épidémiques. Obésité, diabète, asthmes et allergies, autisme… : ces maladies qui affectent 20% des Européens sont en partie dues à une perte de diversité du microbiote, liée à une stérilisation excessive. L’équilibre est délicat à trouver : les gels hydroalcooliques détruisent les microbes protecteurs de la peau en temps normal, mais c’est un détail en période d’épidémie, par exemple de Covid-19, où il vaut mieux en utiliser » (Marc-André Selosse, professeur au Muséum d’histoire naturelle de Paris, Le Figaro, 9 mars 2020).