« La peste reste le mot de toutes les épidémies »



                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                    


                                                                                                                                       

                                                                                                                                                                                                                 

        

Entretien avec François-Olivier Touati

                                     

            

  

-Pourquoi la peste reste-t-elle aussi présente dans notre imaginaire ? 

Parce qu’on a longtemps appelé peste, ou pestilence, toute forme d’épidémie. Jusqu’au XVIIe siècle, ce sont des synonymes, des mots interchangeables. Le bacille spécifique du Yersinia pestis a été identifié en Chine en 1894 par Alexandre Yersin, un disciple de Pasteur. Il est véhiculé par la puce elle-même susceptible d’être transportée par des rongeurs comme le rat. Pourtant, aujourd’hui encore, le mot peste reste le paradigme de toutes les épidémies. La « peste » figure au cœur des multiples fléaux cités par la Bible et le terme recouvre de nombreuses affections collectivement subies par les hommes comme par les animaux : tuberculose, anthrax, ulcères… C’est le cas des fameuses plaies qui frappent l’Égypte avant l’Exode du peuple d’Israël. Et la peste d’Athènes au Ve siècle avant notre ère, rapportée par l’historien grec Thucydide, fait partie des épisodes classiques de la littérature. Sa description détaillée offre un modèle médical standard même si, en réalité, il s’agissait sans doute d’un typhus. De même, pour la « peste » qui a emporté Saint Louis à Tunis en 1270, on pense qu’il serait mort d’un typhus ou d’une dysenterie.

 

-Il ne faut donc pas négliger les autres épidémies…

Oui. Qu’est-ce qu’une épidémie ? C’est une maladie qui se répand rapidement chez un grand nombre de personnes dans une population donnée. Attention, l’idée de contagion n’est pas forcément induite. Par exemple, le mal des ardents ou peste de feu est un terrible fléau qui se répand en Europe à partir du IXe siècle, pour finir vers le XVIesiècle. Il nécrose les mains et les pieds, bloque la circulation sanguine, suscite des sensations insoutenables de brûlure, provoque des convulsions et finit par rendre complètement fou. Il se contracte en mangeant de la farine avariée, à base de seigle ergoté. C’est une forme d’intoxication alimentaire. L’ordre des antonins s’était voué à cette cause. Il prodiguait une nourriture saine aux malades et avait développé un véritable savoir-faire en matière d’amputation, à cause de la gangrène. Mais il y a d’autres épidémies : le typhus, la dysenterie, la variole, la malaria, cette langueur qui touche les populations des régions méditerranéennes, etc. Au XVe siècle, le Journal d’un bourgeois de Paris, parle d’une épidémie de Tac, probablement par onomatopée, une maladie dont le symptôme principal était une toux sèche…

 

-Revenons à la peste noire. Quand survient-elle pour la première fois ?

Le premier épisode de peste commence en 541 dans le port de Péluse, en Égypte, dans le delta du Nil. Elle se répand en Méditerranée puis atteint le Proche-Orient et l’Afrique du nord. Cette maladie impressionne les contemporains par la conflagration qu’elle suscite. Un tiers de la population disparaît, notamment en Espagne et en Italie. En Europe, elle ne remonte guère au-delà de la Loire et du Rhin. Elle emprunte surtout la vallée du Rhône. Cette peste dite de Justinien s’achève en 768. Grégoire de Tours (539-594) livre des descriptions impressionnantes des ravages qu’elle provoqua à Clermont, ville dont il est originaire. Les troupes de Charlemagne la rencontrent en Italie. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’empereur établit sa capitale à Aix-la-Chapelle.

 

-Vous voulez dire que la peste de Justinien recompose les territoires ?

Oui, cette épidémie a décimé le bassin méditerranéen. Cela a deux conséquences majeures. Primo : les pôles d’attractivité se déplacent vers le nord. En Europe, le Rhin devient le fleuve important. On se tourne aussi vers la Baltique d’où viennent les Vikings. De son côté, l’Empire byzantin est de plus en plus irrigué par la circulation sur les grands fleuves russes. Deuxio : cette épidémie favorise l’expansion de l’islam. Les troupes musulmanes triomphent au Proche-Orient et en Afrique du nord, devant des troupes byzantines affaiblies. Cette dernière région est quasiment vidée de sa population. On retrouve le même phénomène dans la conquête de la péninsule ibérique.

 

-La peste resurgit en 1347. D’où vient-elle ?

Elle part probablement d’Asie centrale pour gagner la Crimée, notamment le comptoir génois de Caffa. Là, en 1346, la ville portuaire est assiégée par les Mongols qui catapultent des cadavres de pestiférés par dessus les murailles pour forcer la population à se rendre. Après le siège, les bateaux gagnent l’Europe et c’est la catastrophe ! L’épidémie touche d’abord des ports : Gênes, Venise, Marseille… Elle se répand dans l’arrière-pays pour remonter vers le nord, jusqu’en Écosse. On estime qu’un tiers de la population européenne disparaît dans cette pandémie. Des villages entiers sont définitivement abandonnés. Ce second épisode de peste connaîtra des réveils réguliers, selon des cycles espacés de douze à vingt ans. On ne s’en sortira en Europe qu’en 1722. Mais la peste a encore tué 10 millions de personnes en Inde entre 1896 et 1918.

 

-1722 ! Comment ce scénario infernal a-t-il pris fin ?

Il y a trois raisons. D’abord, la population a fini par développer des défenses immunitaires. Seuls les individus les plus résistants ont survécu. Ensuite, des mesures d’isolement ont été prises ; elles croisent une volonté d’assainissement des espaces, conduisant à modifier l’urbanisme. Bien qu’on ne connaisse pas encore les causes réelles de la maladie, seulement identifiées au XIXe siècle, on en suppose les risques : un air ou un environnement jugés malsains, la proximité avec les malades voire avec certaines marchandises. Les foyers sont circonscrits, comme à Marseille en 1720-1722. Enfin, la politique de prévention sanitaire porte du fruit. Dans les ports, des lieux appelés lazarets permettent de placer les équipages en quarantaine. Cette mesure n’est pas sans connotation religieuse. Les quarante jours d’isolement rappellent le séjour de Jésus au désert. Ils évoquent aussi le Purgatoire, la pénitence qu’il faut effectuer avant de rejoindre le paradis. Dans les mentalités de l’époque, tout est lié. C’est le dérèglement du corps, le déséquilibre des humeurs, qui représente alors un facteur majeur d’emprise de la maladie. Cette prédisposition matérielle peut être favorisée par un relâchement du comportement. Les dimensions physiques, morales et spirituelles sont mêlées.

 

-Justement, quels sont les recours de la population ?

Elle se tourne vers Dieu. C’est vrai dans les pays chrétiens comme musulmans. On voit des processions, des prières collectives, des ostensions de reliques… On invoque des saints guérisseurs : saint Sébastien le corps transpercé de flèches ; saint Roch, né à Montpellier au moment de la peste noire, et qui est représenté avec un bubon ou un ulcère à la cuisse que lèche son chien ; ou encore Lazare, lépreux rejeté de la table du riche dans l’évangile. Mais on observe aussi un grand dévouement à l’égard des malades. C’est le moment d’appliquer cette phrase des évangiles : « J’étais malade et vous m’avez visité. » Les prédicateurs développent beaucoup ce thème. Le malade est considéré comme le Christ lui-même. Il partage ses souffrances. En quelque sorte, il fait partie de l’avant-garde du salut car il commence déjà sur terre sa pénitence. C’est un présanctifié.

 

-Comment les vivants font-ils face à la mort de masse ?

Les situations d’urgence voient l’apparition de sépultures de catastrophe, collectives. C’est l’un des grands dossiers de l’archéologie depuis une dizaine d’années. À Paris, sous le Monoprix de la rue Saint-Denis, on a retrouvé les fosses communes du cimetière de la Trinité. Durant les épidémies du XIVe siècle, les cadavres ont été empilés là par centaines, les uns sur les autres. Manifestement, on était dans l’incapacité d’inhumer la plupart des victimes dans des conditions décentes. C’est à cette époque que l’art commence à mettre en scène la mort dans sa déréliction la plus totale. On représente des pleurants, des danses macabres, des transis c’est-à-dire des corps en décomposition, toujours dans l’optique chrétienne de la résurrection. Le dit des trois morts et des trois vifs remporte un vif succès. On voit apparaître la litanie des défunts dans la liturgie et se diffuser des textes comme l’Ars moriendi (1415), l’Art de bien mourir. Tout cela culminera dans l’invention de la mort baroque avec la méditation sur le crâne et le déploiement spectaculaire de la « pompe funèbre » qui perdurera jusque dans les années 1960-1970.

 

-Cette culture n’est-elle pas un peu déprimante ?

Non, les gens ne se sont jamais complètement effondrés. La dévastation de la mort est aussi une incitation à la vie. On voit se répandre en parallèle de ces manifestations morbides une forme d’exaltation du corps dans ce qu’il a de plus resplendissant. Pensons au David de Michel Ange (1501-1504) ou à sa Piéta qui montre une sublime jeune fille, dans toute sa corporéité virginale, qui tient un cadavre sur ses genoux… Quel contraste et quelle simultanéité ! Les connaissances médicales s’approfondissent. On peut citer Vésale et Léonard de Vinci, passionnés d’anatomie et de ses représentations. Face à une phase dramatique qui débute en 1347 et s’étend sur les temps modernes (XVIe-XVIIIe siècles), la Renaissance veut fuir ces temps anciens, précisément le « Moyen  Âge ». Elle veut construire une ère nouvelle. C’est donc aussi un temps de banquets, de réjouissances, de sociabilité, voire d’exubérance.

 

-Pourtant, les épidémies perdurent. Elles se renouvellent avec la découverte du Nouveau Monde…

Bien sûr. Une population peut en rencontrer une autre en bonne santé mais qui n’est pas dans le même état bactériologique. Et cela peut provoquer des ravages. Qu’est-ce qui a décimé la population de l’Amérique du Sud ? La grippe tout simplement. En retour, les Européens ont rapporté la syphilis qui atteint d’abord les Espagnols, puis se propage au sein des troupes françaises lors du siège de Naples pour sévir dans nos contrées jusqu’à l’invention de la pénicilline en 1928. C’est une maladie grave qui atteint le système nerveux. Maupassant en est mort en 1893.

 

-Quelles traces laissent ces grandes épidémies dans notre inconscient collectif ?

Je pense qu’elles restent bien présentes dans notre conscient. Je le vois avec mes étudiants. Dès que je leur parle de la peste, ils sont captivés ! Pourquoi ? Il y a une forme de dramaturgie dans chaque narration, transmission, enseignement. Les chroniqueurs retiennent les faits saillants. Les manuels scolaires amplifient le phénomène, en particulier pour le Moyen Âge. Symboliquement, cette période s’ouvre avec la peste de Justinien et se ferme avec la Grande Peste. La maladie joue le rôle d’un lever et d’un baisser de rideau dans cette mise en scène du passé. C’est l’image des quatre cavaliers de l’Apocalypse de Dürer : la guerre, la mort, la famine et la peste. Il est plus difficile de faire l’histoire de la vie ordinaire que celle des paroxysmes ou des moments de crise. L’empreinte de l’extraordinaire, fût-il morbide, est toujours plus marquante, voire fascinante !

 

-Comme historien, qu’est-ce qui vous frappe avec le Covid-19 ?

Ce qui me frappe, c’est le spectre des comportements : la prostration individuelle, les grandes solidarités, l’indifférence, la fuite, la minimisation ou à l’inverse, l’exagération, l’appétit de jouissance, la frustration née de la claustration imposée, les débats face à l’incertitude… On observe toutes ces réactions en 1347-1348. Je suis aussi marqué par le retour d’une réalité qui avait disparu de notre société, la mort. Non qu’elle ait cessé de frapper : les taux de mortalité due au cancer ou à d’autres maladies sont amplement plus considérables aujourd’hui. Mais il y a une volonté partagée d’en effacer l’image, de la tenir hors du regard, comme pour mieux l’oublier, peut-être de s’efforcer de la dénier. Lors des anciennes épidémies, la mort était familière, omniprésente. Elle faisait partie de la vie, du moins pour les enfants. Quatre bébés sur dix mouraient avant l’âge d’un an. Et deux de plus n’atteignaient pas les dix ans. Récemment, j’ai lu des témoignages de personnes indignées qui avaient vu des cadavres sortir des EHPAD sous des sacs plastiques, de personnes frustrées de ne pas avoir pu accompagner un proche dans cette ultime étape. Cela m’a beaucoup touché. Nécessité du deuil ? Tout d’un coup, notre société ressent un intense besoin de s’intéresser de nouveau à la mort alors qu’elle l’avait évacuée. 

 

Propos recueillis par Priscille de Lassus