« Antivax »​ : l'histoire mouvementée de la vaccination depuis trois siècles


Pourquoi le vaccin a-t-il dès son invention suscité tant de passions contradictoires ? Sur quels fondements les « Antivax » y ont-ils résisté depuis son apparition au XVIIIe siècle ? Quel rôle ont joué les pouvoirs publics dans cette contestation ? Dans Antivax, un essai co-écrit avec la virologue Françoise Salvadori, l'historien des sciences Laurent-Henri Vignaud revient sur l'histoire mouvementée de la vaccination et décortique les ressorts de l'antivaccinisme.

 Propos recueillis par Marina Bellot

RetroNews : Quand la technique de la variolisation – qui consiste à inoculer le virus de la variole – apparaît en Europe dans la première moitié du XVIIIe siècle, sur quels fondements est-elle décriée ? 

Il y a tout d'abord des arguments culturels : comme c’est une femme, Lady Montagu, qui a importé d’Orient cette pratique, certains disent « ce sont des remèdes de bonnes femmes », « ce n’est pas de la vraie médecine », ou encore « ça ne marchera pas sous notre climat ».

 L’argument religieux, ensuite, est hostile à l’idée qu’on puisse modifier le destin que Dieu a prévu pour nous. Cela dit, cet argument est restreint – certains théologiens rétorquent en substance : « si Dieu nous a permis de trouver un moyen de nous prémunir contre cette terrible maladie, utilisons-le ! ».

Sur le plan scientifique, il faut bien avoir à l'esprit que, jusqu’à la fin du XIXe siècle, on ne sait pas comment le système immunitaire fonctionne. Cette pratique arrive, certains affirment qu’elle marche, mais on n'a aucune théorie médicale satisfaisante pour en rendre compte. C’est purement empirique.

 Le débat s’installe donc sur son efficacité et sur son éventuelle dangerosité. L’efficacité semble démontrée rapidement. Quant à la dangerosité, elle est réelle car on inocule le vrai virus de la variole, atténué par des moyens naturels : le virus, présent dans pus séché, est exposé à l’air donc comme assommé, puis on le fait pénétrer par une incision sur la peau, ce qui déclenche une réaction primaire qui fait que le virus est moins dangereux, mais reste contagieux.

 Le débat est assez riche au XVIIIe siècle, il porte sur ce qu’on va appeler plus tard la balance bénéfice-risque, et sur la part de responsabilité individuelle et collective.

 

En quoi l’épisode fondateur de l'invention de la vaccine de Jenner en 1796 est-il emblématique, à la fois de l'enthousiasme, mais aussi de la défiance envers la vaccination ? 

 Avec l’invention de Jenner, la pratique change, on n'utilise plus le virus de la variole, mais un virus cousin, qui est le virus d’une maladie bovine, qu’on va appeler la vaccine – d'où le nom de vaccin.

 Jenner, médecin de campagne du Gloucestershire, en Angleterre, découvre que les personnes qui traient les vaches sont très rarement malades de la variole humaine, notamment quand elles sont confrontées à cette variole bovine.

 Cette vaccine est très intéressante car très bien immunisante, les virus sont suffisamment proches pour que la réponse immunitaire soit efficace contre la variole humaine. Et d’autre part ce n'est pas contagieux, ce qui est une grosse différence avec l’inoculation.

 Les difficultés autour de ce procédé, c’est d’abord que la maladie bovine est trop rare pour qu'on puisse exploiter le pus des vaches, donc il faut repasser par le pus humain, prélever de la lymphe sur des enfants préalablement vaccinés, qui vont servir de réserves de vaccin. C’est ce qu’on appelle la technique de bras à bras. Le problème c'est qu’on communique toujours un peu de sang ou de lymphe d’un sujet à l’autre. Si un enfant est malade de la syphilis par exemple, on risque de la transmettre d’un enfant à l’autre.

Les États s’engagent néanmoins très rapidement dans des campagnes de vaccination, notamment dans l’armée, auprès du personnel d’État, etc. Mais Jenner reste une figure contestée.

C’est à ce moment-là, à partir de l’époque Jenner, qu'on voit émerger le courant « antivax » principalement représenté par des médecins. Les arguments forgés à la charnière des XVIIIe et XIXe siècles contre la vaccination se retrouvent ensuite à toutes les époques.

 Dans un premier temps, ce sont les médecins qui refusent de croire à l’efficacité ou à la non dangerosité de la vaccine, des médecins d’ailleurs qui étaient favorables à l’inoculation – on aurait tendance aujourd'hui à mettre les deux procédés dans le même sac, mais à cette époque, une partie de ceux qui avaient accepté l’inoculation se retournent contre la vaccination, parce qu’on importe une maladie bovine qu’on communique à l’homme, ce qui implique toute une série de tabous.

En Angleterre, premier pays à imposer la vaccination au milieu du XIXe, comment les opposants au tout nouveau vaccin contre la variole se sont-ils mobilisés ?

 Dans les années 1830, l’Angleterre se dote d’un certain nombre de lois pour gérer l’industrialisation et le développement de la pauvreté urbaine. À partir de 1853, dans tous les lieux de type poorhouses et workhouses, ces établissements d’assistance aux pauvres, la vaccination est obligatoire.

 L’antivaccination, qui jusque-là était interne au milieu médical, devient un mouvement populaire, avec des arguments civiques : l’État ne doit pas imposer la vaccination comme une sorte de chantage à l’assistance.

 C’est la particularité de l’Angleterre : on voit apparaître des manifestations de masse dans les régions de grosses industries. La capitale de l’antivacccinisme, c’est Leicester, où est organisée une grande manifestation en 1885. 

En France, quand naît le mouvement antivaccination ?

 La France fait une première tentative de législation contraignante de vaccination contre la variole en en 1881, mais le projet est rejeté par le Sénat.

Tant qu'il n’y a pas de vaccination obligatoire, jusqu’en 1902, il n’y a pas de mouvement populaire. En revanche, l’opinion anti vaccin s’exprime dans la presse de manière importante. Cela se déclenche après la Commune en 1871 pour deux raisons : la guerre a montré que certaines populations continuaient à être vulnérables, notamment chez les Allemands, où les populations civiles n’étaient pas bien protégées. Et, surtout, dans les années 1870, il y a une très grosse pandémie mondiale.

 Tous les États occidentaux décident que, désormais, il faut prendre des mesures coercitives. 

En France, après la Commune, lorsque la IIIe République s’instaure et soutient nettement les recherches de Louis Pasteur (au départ conservateur bonapartiste, mais qui survit à la fin de l’Empire et est adulé par nouveaux dirigeants de la III République), une partie de ceux qui s’opposent au régime vont mener une véritable campagne de presse contre Pasteur et contre la vaccination.

Les journaux de Henri Rochefort, L'Intransigeant et La Lanterne, en sont les principaux relais. Il laisse tribune ouverte et écrit lui-même des articles contre Pasteur, qu'il accuse de chercher le profit. C’est le début de l’argument anti Big Pharma.

 Il y a aussi à cette époque l’utilisation des images et des photos aussi : en Angleterre, se constitue une banque de photos de malades, d’accidents post vaccinaux. Il y a notamment un album terrifiant publié en 1906, l’album des bébés morts, photographiés dans leurs cercueils, avec écrit en dessous « vacciné tel jour, mort tel jour ». 

Cette utilisation de l’image et de la caricature est très précoce et efficace. On retrouve d’ailleurs ces images dans des ouvrages ou des blogs aux XXe et XXI siècles. 



Quel rôle ont joué selon vous les pouvoirs publics dans la construction de cette contestation ? 

Pour de bonnes et de mauvaises raisons, à chaque fois que l’État a cherché à instaurer une loi d’obligation vaccinale, il a étendu la contestation. De fait, c’est le seul médicament qu’on vous force à prendre, c’est très particulier. La politique vaccinale est une politique d’État, de troupeau : les raisons pour lesquelles il faut se vacciner ne sont pertinentes qu’à l’échelle du groupe. Il y a là-dedans quelque chose qui heurte la sensibilité du citoyen moderne.

 Pendant les XIXe et XXe siècles, la conception organiste de la société faisait que le citoyen acceptait en masse de répondre aux injonctions de l’État. Mais dans le monde post 68, le rapport à l'autorité n’est plus le même, la société est individualisée, et donc la politique vaccinale est de plus en plus contestée.

 L’État a aussi menti dans le domaine de la vaccination, comme dans les autres domaines : les statistiques ont été arrangées. Il y avait un problème de transparence et une part de cynisme : certains responsables politiques disaient très concrètement : on sait qu’il y a des problèmes et des accidents, mais il ne faut surtout pas le dire, les populations pourraient perdre confiance. C’est une conception paternaliste de l’État, qui a été la norme pendant longtemps.

  Ceci dit, outre cette part de responsabilité directe de l’État qui a cherché à dissimuler, ce qu’il faut voir surtout, c’est l’incompatibilité entre les droits individuels et la politique vaccinale.


Cela fait partie de ces lois qui sont des contraintes fortes vis à vis de l’individu, et plus il est enclin à penser qu’il a son libre arbitre, plus c’est dur pour lui d'accepter cette contrainte. Ceux qui refusent le vaccin s'inscrivent-ils dans un mouvement de désobéissance civile ?

 Les Antivax le défendent en tout cas : ils disent on n’est pas antivaccin, on est vaccinsceptique, sceptique à l’égard des politiques d’État et des industries pharmaceutiques qui fabriquent ces vaccins.

 On n’est pas obligé de les croire sur parole mais tout ce débat, au demeurant, est légitime dans le cadre d’une démocratie sanitaire. Il ne s’agit pas tant de discourir sur l’efficacité ou la non dangerosité des vaccins, qui sont bien démontrées en général, mais sur les conditions dans lesquelles on applique la recommandation vaccinale en particulier

. –Antivax - Résistance aux vaccins du XVIIIe siècle à nos jours, de Françoise Salvadori et Laurent-Henri Vignaud, est paru aux Éditions Vendémiaire en 2019.