A la poursuite de l'ADN de Léonard de Vinci

Des chercheurs américains et italiens veulent reconstituer  le profil génétique du génie toscan, pour pouvoir identifier formellement ses restes. Dernier indice en date, l’analyse  des traces de chromosomes Y sur un dessin qui lui est attribué.

Tristan Vey

Depuis une dizaine d’années, une équipe de chercheurs américains et italiens réunis au sein du Leonardo da Vinci DNA Project (LVDP) s’est lancée dans une quête difficile : ­retrouver l’ADN du plus célèbre génie de la Renaissance. Leur objectif affiché est d’identifier formellement les restes contenus dans le tombeau supposé du peintre, à Amboise, en Touraine. ­Dernier indice recueilli : de l’ADN retrouvé sur un dessin attribué au maître toscan. Pourrait-il être celui de ­Léonard de Vinci ?

L’emplacement exact de son tombeau a longtemps été un mystère. À sa mort, en 1519, Léonard de Vinci vivait en effet au Clos Lucé, près de François Ier et de sa cour, installés au château d’Amboise. Il demandait dans son testament à être­ ­inhumé au château royal « dans l’église Saint-Florentin ». Si rien ne permet d’imaginer que ses dernières volontés n’ont pas été respectées, on ne trouve pourtant nulle trace du tombeau dans la chapelle Saint-Florentin, sise au sein même du château.

Ce n’est qu’en 1863 qu’Arsène ­Houssaye, homme de lettres, comprend qu’on ne cherche probablement pas au bon endroit. La chapelle s’appelait en réalité Notre-Dame au XVIe siècle et c’est une autre église Saint-Florentin, une collégiale située à l’extérieur du château mais dans son enceinte, qui était évoquée par le génie toscan dans son testament. Seul souci, l’édifice fut détruit en 1808. Une partie au moins des tombeaux en plomb furent fondus avec leurs ossements pour en récupérer le métal et de nombreux restes furent éparpillés. La tombe de Léonard de Vinci aurait-elle résisté à ce saccage ?

En sa qualité d’inspecteur général des beaux-arts, et avec la bénédiction de l’empereur Napoléon III « qui avait ­songé à ces fouilles il y a longtemps », Arsène Houssaye décide de partir à la recherche du tombeau perdu. Il iden­tifie le lieu probable où se trouvait la collégiale grâce à la fille du jardinier Goujon, contemporain de sa destruction, qui lui indique « un cerisier blanc dont les cerises n’étaient si bonnes, que parce qu’elles poussaient sur des morts ». Les fouilles mettent alors ­effectivement au jour les fondations de l’église oubliée ainsi que de nombreux ossements. Surprise, en creusant un peu plus profondément encore, les ouvriers tombent sur un cercueil en plomb qui semble avoir été épargné par le démantèlement et les pillages.

Son ouverture révèle un squelette assez grand pour l’époque (« cinq pieds et cinq pouces », soit plus de 1,75 m), conforme aux mensurations présumées du génie. On y retrouve une pièce à l’effigie de François Ier, sans barbe, c’est-à-dire datant du début de son ­règne, ce qui est conforme à la date de la mort de Léonard de Vinci ; il pourrait s’agir d’un hommage potentiel à son bienfaiteur. Des médecins auraient par ailleurs estimé que le crâne appartenait à un septuagénaire - en se fondant vraisemblablement sur le nombre de dents, quatre en haut et quatre en bas, et leur usure -, ce qui correspond là ­encore à l’âge du décès.

Passons sur les considérations quelque peu désuètes sur la forme du crâne, jugée « parfaite » (« Comme le crâne de Raphaël, celui-ci est harmonieux et indique la perfection, mais il est plus puissant. On y voit mieux l’homme qui tient des mondes dans son cerveau ») pour ­retenir d’autres éléments plus factuels. La position du corps, avec les pieds orientés vers le chœur, correspond à celui d’un laïc. Quelques lettres gravées dans la pierre et retrouvées à proximité du tombeau sont enfin compatibles avec le nom du peintre : deux fragments de dalle portent respectivement les inscriptions « LEO » et « INC » et, dans une pierre plus tendre, on retrouve le nom de saint Luc, patron des ­artistes, et trois fragments avec les ­lettres « EO », « DUS » et « VINC » évoquant une possible épitaphe latine (« Leonardus da Vinci »).

Enfin, la position du corps elle-même interpelle les découvreurs : la tête est « appuyée sur la main », dans une posture « qui semble familière à un penseur fatigué par l’étude ». À la fin des années 2000, Alain Prévet, responsable des ­archives des Musées nationaux au palais du Louvre, fait un lien possible entre cette position et la paralysie partielle dont souffrait Léonard de Vinci à la fin de sa vie.

Après avoir été remontée à Paris pour y être analysée en 1863, la dépouille est renvoyée à Amboise dans une boîte de plomb pour y être ensevelie en 1876 dans la chapelle Saint-Hubert, avec une nouvelle pierre tombale. Le tombeau n’a jamais été rouvert depuis. Que contient-il exactement aujourd’hui ? Pourrait-on, par des méthodes mo­dernes, réussir à confirmer l’identification du peintre ? Cela présenterait-il un intérêt historique ou patrimonial ?

Cela ne fait aucun doute pour les scientifiques du LVDP, qui rassemble une trentaine de passionnés de l’université Rockfeller, à New York, de l’Institut J. Craig Venter (JCVI), dans le Maryland, et de l’université de ­Florence (Unifi), en Italie. À ce jour, ils n’ont pourtant formulé aucune demande officielle en ce sens auprès de la Fondation Saint-Louis, qui possède le château d’Amboise. « Nous ne sommes personnellement pas promoteurs d’un tel projet, ajoute le secrétaire général de la fondation, Marc Métay. Il faut des raisons impérieuses pour justifier de troubler le repos éternel d’un défunt. Nous avons un comité scientifique qui statuerait sur la question si elle se présentait, ce qui n’est pas le cas à ce jour. Et la décision finale ne nous appartiendrait pas totalement, car l’État aussi doit donner son autorisation, ce qu’il ne fait pas à la légère. »

Pour l’instant, le LVDP semble se concentrer sur l’établissement d’un profil génétique de référence par des indices indirects. Plusieurs voies sont suivies en parallèle. La semaine der­nière, l’équipe emmenée par Norberto Gonzalez-Juarbe, du JCVI, a mis en ligne sur la plateforme de prépublication bioRxiv les résultats de ses derniers travaux : l’analyse de prélèvements effectués sur différents documents, dont un dessin à la sanguine (L’Enfant Jésus) ­attribué au maître. En frottant un écouvillon imbibé d’eau, puis un écouvillon sec, sur un morceau de papier, les chercheurs sont parvenus à en extraire des minuscules particules. « Le papier est poreux. Il absorbe la transpiration, les peaux mortes, les bactéries, l’ADN. Tout y reste », a expliqué Norberto Gonzalez-Juarbe au magazine Science.

En l’occurrence, les scientifiques ont identifié dans les différentes zones du dessin des traces de chromosomes Y (le chromosome sexuel masculin), appartenant à un très grand groupe, le E1b1. Les chercheurs ont aussi eu accès à la correspondance d’un cousin du grand-père de Léonard de Vinci où ils ont également trouvé des traces de chromosomes Y de cette famille. Rappelons ici que le chromosome Y est un marqueur très stable de lignée paternelle, car il ne recombine pas avec les X de la mère.

Pour autant, cet indice reste extrêmement fragile. Cette famille E1b1 est très grande et très répandue en ­Toscane. L’ADN du dessin pourrait donc appartenir… à peu près à n’importe qui : à Léonard de Vinci, bien sûr, mais aussi, pourquoi pas, à un étudiant, un vendeur d’art, un collectionneur ou au fabricant du papier. À vrai dire, presque tous ceux qui ont manipulé le dessin ces cinq cents dernières années, à l’exception de son dernier acquéreur, le marchand d’art Fred Kline, qui l’a en sa possession depuis le début des ­années 2000 et avait fait séquencer son génome par l’entreprise 23andMe.

Pour avancer, le LVDP aimerait trouver des points de comparaison. Accéder aux œuvres de Léonard de Vinci ­(carnet, dessins, peintures, etc.) reste néanmoins très difficile : la méthode est certes peu invasive, mais elle n’est pas totalement neutre et les chercheurs peinent encore à convaincre propriétaires ou conservateurs, qui craignent pour l’intégrité de leurs collections.

Les chercheurs avancent donc aussi sur la piste généalogique. Si Léonard de Vinci n’a pas eu d’enfant (et donc pas de descendant direct, ce qui est une des grandes sources de difficultés pour ces recherches génétiques), il avait une vingtaine de demi-frères et sœurs. Les historiens du LVDP ont donc commencé à reconstituer son arbre généalogique, depuis la naissance de son grand-père paternel, en 1331, jusqu’à nos jours. Ils ont ainsi identifié quatorze descendants mâles encore en vie aujourd’hui. David Caramelli, anthropologue et spécialiste de l’ADN ancien à l’université de Florence, doit se charger dans les prochains mois d’étudier leur génome. Il aimerait en outre pouvoir les comparer avec des membres « historiques » de la famille de Vinci. Il a ainsi diligenté des recherches à l’église Santa Croce à ­Vinci, en Toscane, menées par un autre chercheur italien de l’Unifi, l’archéo­logue Alessandro Riga. Un caveau fa­milial pourrait y contenir les restes du grand-père paternel, d’un oncle et de deux demi-frères ou sœurs du génie. Des restes humains, découverts sous le sol de l’église, sont d’ores et déjà en cours d’analyse.

« Je suis assez surpris qu’ils aient obtenu la permission d’effecteur ce type de fouilles. Cela poserait des problèmes éthiques assez évidents en France. Ce n’est pas comme la découverte d’une nécropole inconnue. C’est une ouverture ponctuelle dont le seul objectif est de récupérer de l’ADN pour une base de données, c’est un peu limite », souligne Philippe Charlier, directeur du laboratoire anthropologie, archéologie, biologie (LAAB) (UVSQ/université Paris-Saclay), à Montigny-le-Bretonneux. « Cela étant dit, David Caramelli est un professionnel extrêmement renommé et respecté dans son ­domaine. Nous verrons ce qu’ils arriveront à tirer de tout cela. »

Les scientifiques du LVDP ont enfin un dernier atout dans leur manche. En 2019, un collectionneur s’est rapproché d’eux avec une mèche de cheveux présentée comme ayant appartenu au savant italien et qui pourrait avoir été prélevée dans le tombeau au XIXe siècle. Son authenticité reste hautement contestable, mais c’est une autre piste à explorer. Les chercheurs pensent d’abord réaliser une datation au car­bone 14, qui ne semble toujours pas avoir été réalisée, avant d’envisager d’éventuels examens génomiques.

Plusieurs scénarios sont dès lors envisageables. Toutes ces analyses pourraient-elles finir par converger vers une série de marqueurs génétiques utilisables ? Auquel cas, ouvrir le tombeau d’Amboise à des fins d’analyses géné­tiques pourrait-il se révéler pertinent sur le plan scientifique ? Et quand bien même ce serait le cas, y trouverait-on de l’ADN utilisable ? Rien n’est assuré à ce jour. Chemin faisant, cet objectif pourrait en revanche avoir permis l’émergence de méthodes « génétiques » d’étude des œuvres d’art. Où une œuvre a-t-elle été réalisée ? Par qui ? Comment a-t-elle voyagé ? Par quelles mains est-elle passée ? Être capable de répondre à ces nombreuses questions serait déjà, en soi, une belle victoire.  TV