Regards de psys sur les «bêtes et méchants»


 

 

Il y a une trentaine d'années, le psychologue René Zazzo, éminent spécialiste de l'intelligence, se lança dans une vaste recherche sur… les cons. Adressant une liste de 120 noms à une centaine de médecins, psychiatres et psychologues d'un grand hôpital parisien, il leur demandait de cocher les noms de ceux qui à leur avis méritaient l'épithète de «con». (Zazzo s'était inclus dans cette liste, et avait aussi inclus les noms des interrogés.) Cinq personnalités obtinrent plus de 85 % des suffrages et un grand patron obtint tous les suffrages! Pourtant doté d'un QI exceptionnel, grand professionnel, érudit, il manquait d'empathie, d'humour et son manque de sensibilité le rendait arrogant et humiliant sans même qu'il s'en rende compte. Des résultats d'étude très encourageants mais qui, hélas, ne débouchèrent pas, comme Zazzo l'espérait, sur un sujet de thèse. Ce sujet mettait ses étudiants mal à l'aise et selon eux, précisa-t-il, «il manquait de respectabilité».

 

Voilà le genre d'anecdotes dont on peut se régaler aujourd'hui, grâce à la publication - enfin! - d'un ouvrage sur laPsychologie de la connerie (Éd. Sciences humaines). Réunis par Jean-François Marmion, psychologue et rédacteur en chef du Cercle psy, les plus grands esprits de la discipline (Antonio Damasio, Howard Gardner, Boris Cyrulnik, Pierre Lemarquis …) explorent cette dimension mystérieuse de la psyché humaine: comment et pourquoi peut-on être aussi crétin, arrogant, malveillant ou imbécile que certains nous le prouvent au quotidien? Et surtout: pourquoi une actualité brûlante de ces questions ?

 

«Miroir grossissant»

 

«La psychologie était jusque-là assez lacunaire sur ces dimensions qui ont pourtant toujours existé, observe Jean-François Marmion. D'ailleurs, Lacan lui-même avait déclaré: “La psychanalyse est sans effet sur la connerie.” Mais depuis la révolution Internet on peut dire que la bêtise et la méchanceté deviennent vraiment plus visibles, semblent surmultipliées, car partagées et propagées. Ce n'est pas qu'il y ait plus de cons, mais leurs commentaires méprisants prennent toujours plus de place et trahissent l'exigence, en outre, d'avoir raison. Les gens plus réfléchis et plus prudents préfèrent souvent rester à l'écart de la mêlée. Il y a donc un effet “miroir grossissant” des pires aspects du psychisme.»

 

Le psychanalyste et anthropologue Olivier Douville, auteur de l'ouvrage Les Figures de l'autre (Éd. Dunod) attribue aussi aux réseaux sociaux ce rôle de grands diffuseurs de crétinerie: «Ce qui se révèle et est particulièrement déprimant sur ces supports, c'est ce pouvoir d'anéantir la réponse que pourrait faire l'autre. Happée ainsi, la personne est en situation de toute-puissance, libérée de toute responsabilité et soi-disant innocente puisqu'elle peut dire et faire, réfugiée derrière l'écran, ce qu'elle veut.» Ainsi, pris dans un mouvement de masse, n'importe qui peut insulter, se moquer, se retrouver invité à signer une pétition ordurière…

 

Soit. Mais le média n'explique pas tout. Pourquoi se montrer aussi bête et méchant ? Car Jean-François Marmion l'avoue: sa surprise a été grande, en compilant tous ces travaux sur la connerie, de découvrir à quel point on peut être à la fois intelligent, compétent du point de vue cognitif, avoir un QI élevé et être aussi stupide en même temps. De quoi saisir l'impact majeur de l'inconscient ?

 

«C'est le travail de la névrose que de limiter nos capacités, rappelle en ce sens le psychanalyste Olivier Douville. Lorsque le sujet ne peut prendre appui sur ce qu'il y a de plus intime en lui, il fabrique des symptômes - l'arrogance, la colère ou la malveillance - qui sont des façons pour lui de supporter son angoisse mais l'empêchent de penser, aimer ou créer.»  

 

Autre effet de la névrose: l'extrême méchanceté… envers soi-même. Quand on est muselé par des conflits intérieurs et qu'on refuse d'y aller voir, n'est-ce pas de la stupidité en barre?

 

«La psychanalyse permet justement de rencontrer et d'affronter, avec quelqu'un d'autre, sa propre méchanceté, ses empêchements stupides, rappelle Olivier Douville. Car certaines passions, comme il est dit dans le bouddhisme, génèrent l'ignorance en nous: l'amour, la haine, l'ignorance. C'est lorsque je ne veux rien savoir de ce que j'ai de plus profond en moi que je risque de… déconner.» Pour Jean-François Marmion une seule solution à un tel risque: «L'antidote, c'est le doute.»

 

Pascale Senk