Quand les Français donnaient de l'alcool à leurs enfants pour les rendre « plus forts » / When the French gave alcohol to their children to make them "stronger"



 

C’est une époque révolue mais pas si lointaine que celle où la consommation d’alcool faisait partie du quotidien des enfants. Car, pendant longtemps, un certain nombre de Français semblent convaincus : l’alcool, et en particulier le vin, fortifie et aide à rester en bonne santé.

 

À la fin du règne de Louis XV, en 1773, on peut lire dans La Gazette du Commerce

 

« Dans les pays de vignobles, les maladies populaires finissent en automne ; les petites véroles sont alors moins dangereuses ; il y a même des raisons de croire que les raisins qu'on mange et le vin qu'on boit peuvent en préserver. Le Peuple se refait, chaque année, avec ce fruit et le vin doux.

 

Un enfant, sans nourrice, a été nourri avec du vin doux ; il est très sain et très robuste. »

 

 

 

Un siècle plus tard, en 1866, Louis Pasteur, fort de la mise au point du procédé de pasteurisation qui tue microbes et bactéries, ira même jusqu'à affirmer dans son célèbre ouvrage Études sur le vin que « le vin peut être à bon droit considéré comme la plus saine, la plus hygiénique des boissons ».

 

 

 

De fait, la consommation d'alcool – vin, mais aussi liqueurs et eaux-de-vie – est en constante augmentation tout au long du XIXe siècle. En 1872, l'Association française contre les boissons alcooliques se réunit pour la première fois à l'Académie de médecine. Dans le même temps, la recherche sur les méfaits de l'alcool, encore balbutiante, avance timidement.

 

En 1896, l’Académie de médecine rapporte le cas, pas si exceptionnel dans la France de l’époque, de deux adolescentes ayant commencé à boire du vin dès leurs premières années. Les conséquences sont, sans surprise, effrayantes :

 

« Il s’agit de deux jeunes filles âgées de 14 ans. La première commença à prendre du vin aux repas à l’âge de 3 ans ; la seconde à 2 ans. Chez toutes deux, on constate l'existence d’une affection du foie, la “cirrhose”, qui se caractérise par le ratatinement de cet organe et sa dégénérescence. 

 

Mais voici qui est plus intéressant : la première malade présente des symptômes de croissance imparfaite, l’autre, des paralysies diverses coïncidant, aussi, avec un arrêt de croissance tel que sa taille n'est que de 94 centimètres, et ses membres si grêles, qu’ils ne peuvent supporter le poids du corps. En somme, ces jeunes filles de 14 ans paraissent avoir tout au plus 6 ans. 

 

Inutile de dire que dans les deux cas on a administré du vin aux enfants “pour les fortifier”. 

 

Bien mieux, chez la seconde – la plus malade –, comme le vin était très mal supporté, la mère a cru devoir terminer chaque repas par un petit verre de crème de menthe, afin de faire digérer le vin de Bordeaux. [...]

 

Puissent ces funestes exemples être une leçon pour les jeunes mères trop faibles pour contrarier les désirs et les caprices des bébés. »

 

Malgré des campagnes de sensibilisation de la part de l'Académie de médecine, le fléau de l’alcoolisme infantile ne cesse de faire des ravages, notamment dans les milieux ouvriers, comme s'en indigne en 1907 le quotidien catholique et garant de « l'ordre moral » La Croix :

 

« D’après M. le Dr Tourdot, à Rouen on donne aux enfants du café mélangé d’eau-de-vie dès l’âge de six à huit mois ; on leur donne même le cognac à la cuillère pour les endormir... 

 

Dans le milieu ouvrier, le premier remède à administrer à l’enfant malade, surtout s’il est pris de convulsions, c’est l’eau-de-vie ! [...]

 

L’enfant du second âge s’en va à l’école après avoir pris sa ration de cognac ; et il en prend encore à chaque repas. Il est des mères qui, en guise de provisions pendant la journée d’école, mettent dans le panier de l’enfant une petite bouteille de cognac et du pain pour faire la trempette. 

 

Les parents sont convaincus que l’alcool donne de la force. Il retire en effet l’appétit et par cela même ils s’imaginent qu’il nourrit. Ces enfants mangent à peine et deviennent des candidats à la tuberculose.

 

Dans les campagnes, c’est encore pire, si c’est possible ; les commères s’assemblent et absorbent plusieurs fois par jour de la bistouille”, c’est-à-dire du café mélangé d’un tiers d’alcool et les enfants présents ont leur part du brevage toxique. L’enfant devient aussi nécessairement alcoolique : dès douze ans, il ne rêve plus que bistouille . Telles les mères, tels les enfants. »

 

 Même constat en 1915 dans L'Écho de Paris, dont la ligne éditoriale est également conservatrice :

 

« “Comment, tu ne sais pas ce que c'est ? Vrai ? Tu n'as jamais été saoul ?”... 

 

Et le garçon de douze ans, qui, lui, “sait ce que c'est”, toise d'un air supérieur son petit camarade humilié et penaud... 

 

Ces aimables “propos d'enfants”, vous savez bien que je ne les-invente pas : à la campagne ou dans les faubourgs, vous avez entendu les pareils... douze ans, d'ailleurs, combien d'enfants n'ont pas attendu douze ans pour faire connaissance avec l'alcool : il y a des régions où l'on donne aux bébés, le matin, un croûton de pain trempé dans un peu de goutte, en guise de petit déjeuner, et pour qu'ils se tiennent tranquilles... »

 

Et le journaliste de rapporter les propos glaçants d'une mère de famille désespérée, offrant au lecteur de classe moyenne une vision morbide du monde ouvrier :

 

« Le dimanche, quand le père est de bonne humeur, il emmène ses aînés (neuf et huit ans) faire un tour, et cela veut dire : aller faire une partie avec des camarades dans un débit quelconque en buvant des apéritifs, et tout ce petit monde, ça ne les amuse pas de regarder leurs papas jouer.

 

Alors on leur donne un jeu de dominos, et un peu d'apéritif dans un verre, apéritif peut-être plus inoffensif que celui de leurs pères, mais qui leur fait autant de mal parce qu'ils sont plus jeunes ; et cela me navre, monsieur, de voir mes enfants revenir de leur promenade nerveux et maussades en attendant qu'ils deviennent pires, car les bons conseils de la mère n'ont pas toujours raison... [...]

 

Ne croyez pas que j'exagère, monsieur, cela se passe couramment ainsi dans nos milieux ouvriers. »

 

Si l'alcool est donc de plus en plus pointé du doigt à mesure que la recherche progresse, le vin reste communément considéré comme une boisson sinon saine, du moins quasi-inoffensive, tradition française oblige. Il faut attendre les années 1930 pour que les médecins montent au créneau.

 

En 1933, le journal – alors – d'inspiration socialiste L'Œuvre dénonce ainsi « la propagande » en faveur du vin faite dans les écoles :

 

« M. Vezzet est venu hier avec la permission du président de l'Académie s'élever contre la propagande qui serait faite dans certaines écoles en faveur du vin. On y distribue, paraît-il, des bons points aux élèves qui boivent le plus de vin, et ces bons points portent l'image de Pasteur. 

 

Plusieurs membres de l'Académie et notamment le docteur Roux se sont émus d'apprendre la possibilité de telles pratiques. La question a été renvoyée à la commission d'alcoolisme. »

 

Il faudra attendre 1956 pour qu’une circulaire interdise de servir toute boisson alcoolisée dans les écoles publiques aux enfants de moins de 14 ans.

 

 Marina Bellot







It is a bygone era, but not so far away as when alcohol consumption was part of children's daily lives. For a long time, a certain number of French people seemed convinced: alcohol, and in particular wine, strengthened and helped to maintain good health.



At the end of the reign of Louis XV, in 1773, we can read in La Gazette du Commerce:



"In wine-growing countries, popular diseases end in autumn; small poxes are then less dangerous; there is even reason to believe that the grapes we eat and the wine we drink can preserve them. The People are redone, every year, with this fruit and the sweet wine.



A child, without a nanny, has been fed sweet wine; he is very healthy and very robust. »







A century later, in 1866, Louis Pasteur, with the development of the pasteurization process that kills germs and bacteria, went so far as to affirm in his famous book Études sur le vin that "wine can rightly be considered as the healthiest, most hygienic of all beverages".







In fact, the consumption of alcohol - wine, but also liqueurs and eaux-de-vie - was constantly increasing throughout the 19th century. In 1872, the French Association against Alcoholic Beverages met for the first time at the Academy of Medicine. At the same time, research on the harmful effects of alcohol, which is still in its infancy, is progressing timidly.



In 1896, the Académie de médecine reported the case, not so exceptional in France at the time, of two teenage girls who had begun drinking wine in their early years. The consequences are, not surprisingly, frightening:



"These are two young girls aged 14. The first began drinking wine with meals at the age of 3 years; the second at 2 years. In both, there is a liver disorder called "cirrhosis", which is characterized by the shrivelling of the liver and its degeneration.



But here is more interesting: the first patient presents symptoms of imperfect growth, the other, various paralyses coinciding, too, with a growth stoppage such that his height is only 94 centimeters, and his limbs so thin, that they can not support the body weight. In short, these 14-year-old girls seem to be at most 6 years old.



Needless to say, in both cases the children were given wine "to strengthen them".



Much better, in the second - the sickest - case, as the wine was very badly tolerated, the mother thought she had to finish each meal with a small glass of mint cream in order to digest the Bordeaux wine. [...]



May these disastrous examples be a lesson for young mothers who are too weak to thwart babies' desires and whims. »



Despite awareness campaigns by the Academy of Medicine, the scourge of child alcoholism continues to wreak havoc, particularly in working class circles, as the Catholic daily newspaper, guarantor of the "moral order" La Croix, expressed indignation in 1907:



"According to Dr. Tourdot, in Rouen children are given coffee mixed with brandy from the age of six to eight months; they are even given cognac with a spoon to put them to sleep...



In the working class environment, the first remedy to administer to sick children, especially if they have convulsions, is eau-de-vie! [...]



The second age child goes to school after taking his cognac ration; and he still takes it with each meal. There are mothers who, as provisions during the school day, put a small bottle of cognac and bread in the child's basket for dipping.



Parents are convinced that alcohol gives strength. It takes away the appetite and by this very fact they imagine that it nourishes. These children barely eat and become candidates for tuberculosis.



In the countryside, it is even worse, if possible; the gossips gather and absorb "scalpel", i. e. coffee mixed with a third alcohol, several times a day and the children present have their share of the toxic brew. The child also necessarily becomes an alcoholic: from the age of twelve, he only dreams of "scalpel". Like mothers, like children. »



The same observation was made in 1915 in L'Écho de Paris, whose editorial line is also conservative:



"How, you don't know what it is? True? You've never been drunk?"..."...



And the twelve-year-old boy, who "knows what it is", looks at his humiliated and ashamed little friend with a superior look...


You know well that I do not invent these kind "children's words": in the countryside or in the suburbs, you have heard the same... twelve years, moreover, how many children have not waited twelve years to get to know alcohol: there are regions where babies are given, in the morning, a crust of bread soaked in "a little drop", as a breakfast, and so that they can be kept quiet... »



And the journalist to report the chilling words of a desperate mother of a family, offering the middle-class reader a morbid vision of the working class world:



"On Sundays, when the father is in a good mood, he takes his elders (nine and eight years old) for a walk, and that means: going for a game with friends in some kind of pub while drinking aperitifs, and all these people, it doesn't amuse them to watch their fathers play.



So we give them a set of dominoes, and a little bit of aperitif in a glass, an aperitif perhaps more harmless than their fathers', but which hurts them as much because they are younger; and it pains me, sir, to see my children come back from their nervous and moody walk until they get worse, because the mother's good advice is not always right... [...]



Don't think I'm exaggerating, sir, it's common in our working class circles. »



If alcohol is therefore increasingly pointed out as research progresses, wine is commonly considered as a healthy drink, if not healthy, at least almost harmless, due to the French tradition. It was not until the 1930s that doctors took up the challenge.



In 1933, the then socialist-inspired newspaper L'Œuvre thus denounced the "propaganda" in favour of wine in schools:



"Mr. Vezzet came yesterday with the permission of the President of the Academy to protest against the propaganda that would be made in some schools in favour of wine. It is said that good points are distributed to the students who drink the most wine, and these good points carry the image of Pasteur.



Several members of the Academy, and in particular Dr. Roux, were moved to learn of the possibility of such practices. The matter was referred to the alcoholism commission. »



It was not until 1956 that a circular prohibited the serving of all alcoholic beverages in public schools to children under 14 years of age.



Marina Bellot

 

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