Peut-on se fier à Wikipédia ?


 

Annaïg Mahé

 

LA VERSION FRANÇAISE de Wikipédia a reçu près de 25 millions de consultations en juin 2017 (Médiamétrie). Cette utilisation de plus en plus massive suscite de légitimes inquiétudes lorsqu’elle représente l’unique source de documentation de certains élèves ou étudiants.

  

 

  

Sur la page d'accueil de la version française, Wikipédia se décrit comme « le projet d'encyclopédie libre que vous pouvez améliorer », tandis que la page d'accueil de la version anglaise indique « l'encyclopédie libre que chacun peut réviser ». Wikipédia est ainsi un site Internet à visée encyclopédique dont la particularité première est que tout un chacun peut proposer un article, compléter ou modifier les articles déjà existants.

 

Le succès grandissant de Wikipédia a fait couler beaucoup d'encre (numérique) et des critiques se sont fait jour. Elles mettent en cause la fiabilité des informations diffusées par ce projet participatif et soulignent le risque lié à une élaboration libre d'un contenu encyclopédique, sans vérifications par des experts faisant autorité. Non seulement de nombreux articles contiendraient des inexactitudes, mais certains contenus feraient l'objet de manipulations volontaires. Un risque de manipulation qui peut par exemple se vérifier à l'aide de Wikiscanner, un moteur de recherche lancé en 2007 et qui permet d'identifier les organismes à l'origine des modifications faites de façon anonyme dans l'encyclopédie : plusieurs internautes ont ainsi relevé l'effacement de détails gênants dans la biographie de certains hommes politiques français.

 

Pour évaluer la vulnérabilité et les défauts de Wikipédia, il faut d'abord comprendre comment fonctionne ce projet collaboratif. Wikipédia est né de l'échec d'une tentative de création d'une encyclopédie classique, mais gratuite et en ligne, Nupedia. En 2000, un entrepreneur américain, Jimmy Wales, embauche Larry Sanger comme rédacteur en chef de ce projet fondé sur le mouvement du logiciel libre. L'idée initiale était de proposer des articles écrits et validés par des experts, comme dans les autres encyclopédies, mais en les mettant à disposition en ligne et gratuitement.

 

Cependant, dans les 18 premiers mois, une vingtaine d'articles seulement furent publiés. L. Sanger décida alors d'ouvrir la participation à la rédaction des articles grâce à WikiWikiWeb (de l'hawaïen wiki wiki qui signifie « rapide » ou « informel »), un logiciel permettant l'écriture simple et collaborative de pages Web. Cela ne fut pas du goût des experts chargés de la validation des articles de Nupedia. L'entreprise devint alors un projet séparé qui prit le nom de Wikipédia et dont le succès fut immédiat : un millier d'articles rédigés à la fin du premier mois, 100 000 à la fin de la deuxième année.

 

Une tour de Babel

 

Aujourd'hui, le projet Wikipédia représente une tour de Babel dont il n'est pas facile de donner une photographie stable et claire du contenu : il existe près de 270 versions différentes, qui totalisent près de 14 millions d'articles (sept millions en 2007). Les nombres d'articles et de consultations continuent d'augmenter, même si une étude récente mentionne une relative baisse du nombre de contributeurs. La version anglaise est de loin la plus importante, avec plus de trois millions d'articles. Elle attire en outre près de la moitié du trafic sur toutes les versions. Elle est suivie par la version allemande (près de un million d'articles), puis par la version française (plus de 800 000 articles), qui a reçu plus de 15 millions de consultations en septembre 2009. En quatrième et cinquième places viennent la version polonaise et la version japonaise (plus de 600 000 articles).

 

Certaines versions sont très peu développées : si 27 versions ont plus de 100 000 articles (pour l'instant seule la version anglaise dépasse le million d'articles), elles sont près de 100 à proposer moins de 1 000 articles. Les versions diffèrent aussi par le nombre de participants, leur taux d'activité ou le type de contenu. Notamment, la proportion d'images disponibles varie beaucoup d'une version à une autre. Chaque version est créée indépendamment des autres, et les articles sur un même sujet ne sont pas équivalents. Et si certains proposent au départ une traduction d'un article d'une autre version (c'est loin d'être le cas général), les modifications qui y sont apportées entraînent rapidement des différences importantes.

 

Comment fonctionne cette entreprise éditoriale ? Financièrement, le contenu ne coûte rien au projet puisqu'il est fourni par une armée de bénévoles : près de 90 000 contributeurs actifs (dont 11 000 très actifs) en août 2009, toutes versions confondues (pour près de un million de contributeurs enregistrés). Les sites Internet, eux, nécessitent du matériel et de la maintenance. Comme Wikipédia refuse le financement par la publicité, elle a fait appel aux investissements et aux dons financiers ou matériels d'entreprises, de fondations et de particuliers pour répondre à la forte croissance des différents projets, et a mis en place la fondation Wikimédia. Cette fondation à but non lucratif, qui a récemment quitté la Floride pour la Californie, gère le fonctionnement matériel et informatique (notamment en hébergeant les différents sites), mais ne s'ingère pas dans les projets éditoriaux. Il existe aussi quelques associations locales (Wikimédia France, par exemple) dont le but est de promouvoir Wikipédia.

 

Des contributeurs anonymes

 

Quant au fonctionnement éditorial, Wikipédia repose sur quelques principes de base assez simples (l'incitation faite à tout un chacun à participer, l'exigence d'une neutralité de point de vue dans les articles, etc.). Ces principes, cependant, ne sont pas des obligations, et la croissance fulgurante des différentes versions a très vite entraîné une évolution des différentes communautés de « Wikipédiens » : chacune définit ses propres règles de gestion éditoriale et se structure autour de rôles spécialisés et d'un jargon spécifique. Les différents rôles sont clairement définis par des « statuts » qui ne correspondent pas à une hiérarchie entre utilisateurs, mais décrivent les différents pouvoirs fonctionnels, attribués de façon collégiale par la communauté.

 

On trouve ainsi des statuts techniques standards (l'utilisateur anonyme ou enregistré, ce dernier statut autorisant plus de participation directe), des statuts techniques évolués qui sont élus ou désignés par la communauté (l'« administrateur », le « steward », le « bureaucrate », etc.) ou des rôles informels (« utilisateurs prêts à aider », « wikipompiers », « patrouilleurs », « wikitraducteurs », etc.). Une grande part du contenu est apportée par des contributeurs souvent occasionnels, anonymes ou non. Et les contributeurs les plus actifs, qui participent au bon fonctionnement du site (ménage, organisation, surveillance du vandalisme, notamment), sont peu nombreux : quelques centaines pour la version francophone, pour près de 50 000 contributeurs enregistrés depuis la mise en place de cette version.

 

En 2009, Wikipédia figurait parmi les dix sites les plus consultés en France, selon les données récoltées par Médiamétrie (ou 6e site le plus consulté, selon Alexa ; 15e en 2007). Il est intéressant de noter que c'est le seul site à contenu éducatif parmi les 30 sites les plus visités, les autres étant soit des sites de moteurs de recherche, soit des sites de services commerciaux.

 

Un premier constat s'impose donc : Wikipédia est très populaire et toujours plus utilisée. Cependant, un tel succès n'est pas en soi un gage de qualité du contenu, et un second constat suit immédiatement : Wikipédia est loin de laisser indifférent.

 

Car ce qui a permis un tel succès est aussi ce qui constitue la principale critique à son encontre, à savoir la possibilité ouverte à tous de rédiger, modifier, compléter les articles de cette encyclopédie. À l'inverse des encyclopédies existantes jusqu'alors, les articles proposés dans les différentes versions de Wikipédia ne sont pas rédigés ni validés par des experts (re)connus et (re)nommés. Il n'y a aucun travail éditorial classique, aucune sélection ni validation a priori des contenus disponibles. Ceux-ci ne sont d'ailleurs jamais figés et peuvent évoluer d'un jour à l'autre, voire d'une heure à l'autre.

 

Par ailleurs, la popularité de Wikipédia est renforcée par le fonctionnement du moteur de recherche Google et l'usage quasi monopolistique qui en est fait, notamment par les lycéens et étudiants, les premiers liens à une requête formulée sur Google renvoyant souvent à une page de l'encyclopédie. Ces deux sources se renforcent donc mutuellement et finissent par devenir, pour une population croissante, les seules portes d'entrée vers l'information.

 

Un questionnement sur la validité et sur l'autorité

 

Les professionnels de l'information et les enseignants, et pas seulement en France, se sont très vite alarmés de cet engouement généralisé. Depuis ses débuts en 2002, Wikipédia cristallise les débats sur les notions de validité de l'information et d'autorité sur Internet. La jeune encyclopédie a ses détracteurs et ses défenseurs passionnés : pour les premiers, Wikipédia n'est pas (et ne pourra jamais être) ce qu'elle affirme être, une encyclopédie ; pour les seconds, souvent eux-mêmes contributeurs, Wikipédia symbolise bien les possibilités de partage de l'information offertes par Internet. Entre les deux se situe toute une population d'enseignants, de chercheurs, de professionnels de l'information qui ne savent comment se positionner face au contenu et au fonctionnement de cette encyclopédie libre en ligne et qui se demandent quel peut être un usage raisonné de Wikipédia.

 

Auparavant, le professionnel de l'information ou l'enseignant étaient les médiateurs privilégiés d'une sélection d'informations a priori validées. Or Internet en général, et Wikipédia en particulier, donnent aujourd'hui accès à tous types d'informations. Dans ce contexte, la responsabilité de l'évaluation de ces informations repose sur le lecteur, qui n'en est pas toujours conscient. Que faut-il donc penser de Wikipédia, projet qui ne cesse de s'affirmer et qui semble bien résister à un environnement numérique particulièrement mouvant ? Comment et quand l'utiliser ?

 

Avant toute réponse, il convient de remarquer que Wikipédia est un projet jeune, en phase de maturation, comme le sont ses usages, en particulier comme outil pédagogique (par exemple, au travers de la rédaction, vérification ou correction d'articles de Wikipédia). Les Wikipédiens sont conscients des critiques dont l'encyclopédie fait l'objet et mènent des réflexions en vue d'améliorer sa gestion éditoriale, même s'ils soulignent que l'état actuel de l'encyclopédie n'est que provisoire.

 

Par ailleurs, une attitude de rejet total de Wikipédia ne peut être une réponse face à l'utilisation de plus en plus massive de cette encyclopédie par les lycéens et les étudiants. Il est cependant important que ces derniers aient conscience des limites des différents outils offerts par Internet.

 

Quelle est la fiabilité des informations que l'on trouve dans Wikipédia ? Plusieurs détracteurs ont testé la réactivité de l'encyclopédie en intégrant volontairement de fausses informations. Mais cela a fait ressortir que les erreurs les plus flagrantes sont généralement rapidement corrigées, et que les articles les plus controversés sont aussi les plus surveillés – l'accès à certains articles, souvent sur des sujets d'actualité, pouvant même être temporairement bloqué en cas de problème. La principale difficulté réside sans doute plutôt dans le risque de prolifération d'informations inexactes, incomplètes, voire biaisées ou intentionnellement falsifiées, qui seraient non corrigées parce que moins visibles.

 

Plusieurs analyses comparatives (notamment celle présentée par l'hebdomadaire britannique Nature en 2005, qui portait sur 42 articles scientifiques, ou celle publiée en 2006 par Roy Rosenzweig, historien à l'Université George Mason, aux États-Unis) ont permis de constater que le taux d'erreurs relevées dans les articles de Wikipédia n'est pas significativement supérieur à celui des encyclopédies classiques. D'autres études ont constaté que toutes les thématiques n'étaient pas équivalentes, en quantité comme en qualité d'articles ; ainsi, les textes scientifiques et techniques seraient en général de meilleure qualité que ceux de sciences humaines.

 

Les professionnels de l'information formulent parfois des avis et des recommandations sur l'utilisation de Wikipédia. Ainsi, les bibliothécaires de la Gould Library du Carleton College, aux États-Unis, proposent sur leur site une page de conseils d'utilisation à l'attention des professeurs, où sont soulignés tant l'intérêt de Wikipédia (des articles longs et complets ainsi que des informations parfois absentes dans d'autres encyclopédies) que le risque inhérent de manque de fiabilité et de stabilité des informations. Ces bibliothécaires considèrent que la facilité d'accès, la gratuité et le suivi des nouveautés constituent des atouts supplémentaires et soulignent l'intérêt de Wikipédia comme outil éducatif via des travaux de contribution, de traduction ou d'analyse (de plus en plus d'enseignants choisissent d'intégrer Wikipédia dans leurs projets pédagogiques ; une page de la version française liste ces initiatives, assorties de conseils pédagogiques).

 

Absence de projet éditorial

 

Si le modèle de production collaborative de Wikipédia peut servir d'exemple pour la mise à disposition d'informations fiables et de qualité, c'est bien l'absence de projet éditorial qui pose problème : on trouve sur Wikipédia nombre d'articles sur des sujets populaires et d'actualité, alors que d'autres thèmes sont moins, voire pas du tout, traités. Par ailleurs, selon l'analyse de l'historien R. Rosenzweig, si les faits sont globalement bien rapportés dans ces textes, le style des articles reste assez plat et ne vaut pas la richesse d'analyse et de contextualisation de certains historiens, ce qui souligne à la fois un des défauts potentiels de l'écriture collective et la nécessaire complémentarité des sources. De ce point de vue, Wikipédia, comme toute encyclopédie, ne peut qu'être un point de départ, une première source d'informations qu'il est nécessaire de compléter par d'autres lectures. Précisons tout de même que pour pallier le manque de projet éditorial, les portails thématiques se multiplient, permettant d'organiser un peu le contenu.

 

De l'avis de professionnels de l'information, de chercheurs ou d'enseignants, cependant, l'usage généralisé de l'anonymat parmi les contributeurs de Wikipédia reste une difficulté fondamentale pour l'utilisation de cette encyclopédie. En effet, à la différence des autres encyclopédies, les articles de Wikipédia n'étant pas signés, les lecteurs n'ont que peu de preuves, voire aucune, de la bonne foi des contributeurs, malgré la mise en avant des bonnes pratiques. Comme le souligne Laurent Bloch, informaticien à l'inserm : « La confiance s'accorde, pour de bonnes raisons, à des humains précis et nommés » ; c'est la présence d'un nom d'auteur (ou d'un responsable éditorial) qui permet de respecter les règles du jeu démocratique à travers la notion de responsabilité individuelle, alors que l'anonymat rend possible la violation de ces règles et les abus.

 

C'est cette même raison qui a amené L. Sanger, un des fondateurs de Wikipédia, à quitter l'entreprise et à revenir sur le schéma de départ en proposant en 2006 un projet alternatif, nommé Citizendium et fondé sur un collectif d'experts éditoriaux et d'auteurs identifiés. Ce projet utilise notamment la matière première accessible au travers de Wikipédia (selon ses propres règles de libre réutilisation), et une partie de ses contributeurs a d'ailleurs déjà participé à Wikipédia.

 

Plus largement que Nupedia, le projet initial, Citizendium reprend à son compte le principe de production collective de savoir de Wikipédia, tout en y intégrant de vrais repères d'autorité. Cependant, le faible nombre d'articles présents sur Citizendium (un peu plus de 12 000) montre qu'il s'agit d'une logique de niche différente de la volonté populaire à l'œuvre dans Wikipédia. Même la récente initiative de Google (Knol, contraction de l'anglais Knowledge, savoir), dans laquelle les auteurs s'identifient et précisent leur domaine de spécialité, est encore loin de concurrencer l'encyclopédie en ligne. Toutefois, ces alternatives fondées sur l'intégration d'une expertise ont amené Wikipédia à affiner ses méthodes de sélection et d'évaluation de l'information.

 

Inversement, le modèle participatif fait tache d'huile dans des encyclopédies classiques, comme Larousse : celle-ci permet la publication d'articles par des internautes, à côté des articles d'experts sollicités. L'existence de Wikipédia, qui illustre l'importance de la notion de responsabilité (à la fois celle du lecteur et celle de l'auteur), s'inscrit donc dans un paysage de production et d'accès au savoir qui n'a pas fini de se recomposer…