Les députés britanniques autorisent les «bébés à trois parents»



     

 

 

Soline Roy  Anne-Laure Frémont - 02/2015

   

Les députés britanniques ont décidé ce mardi que la Grande-Bretagne deviendrait le premier pays autorisant la « fabrication » de bébés à trois ADN, en autorisant une technique de fécondation in vitro avec remplacement mitochondrial.

     

 

 

Pour la ministre de la Santé britannique, c'est «la lumière au bout d'un noir tunnel». «Il ne pourra pas y avoir de retour en arrière pour la société», répondent certains députés. Les députés britanniques ont décidé ce mardi, par 382 voix contre 128, de devenir le premier pays autorisant la «fabrication» de bébés… à trois parents.

 

Le vote à la Chambre des Communes doit, techniquement, être confirmé le 23 février par un scrutin à la Chambre des Lords ; mais la tradition parlementaire britannique veut que les Lords n'invalident jamais un choix fait par les Communes. Le suspens a pourtant duré toute la journée: le vote organisé ce mardi après un débat de 90 minutes était un vote «libre», sans consigne donnée par les partis, donc au résultat difficilement prévisible.

 

«Si la science peut aider»

 

Après une longue consultation, le gouvernement britannique avait en septembre donné son feu vert à la mise en place d'un cadre légal pour expérimenter la fécondation in vitro (FIV) avec remplacement mitochondrial, technique développé à l'université de Newcastle. «Étant moi-même père d'un enfant sérieusement handicapé, je sais à travers quoi passent les parents concernés par ces situations», justifie le premier ministre David Cameron, qui a perdu en 2009 un garçon âgé de 6 ans. «Alors si la science peut aider (…), nous devons nous assurer que ces traitements sont disponibles».

 

En pratique, il s'agit de réaliser des fécondations in vitro avec des ovocytes maternels dont on n'a gardé que le noyau, réintroduit ensuite dans l'ovocyte énucléé d'une donneuse. Car autour du noyau d'une cellule se trouvent les «mitochondries», organites dont le rôle essentiel est de fournir de l'énergie à la cellule ; or ces mitochondries peuvent présenter des anomalies responsables de nombreuses maladies transmises par la mère; dans le monde, 1 enfant sur 6500 naîtrait ainsi chaque année avec des problèmes liées aux mitochondries, risquant une mort prématurée, des souffrances et des maladies à long terme. Remplacer ces mitochondries malades par celles, saines, d'une donneuse permettrait, selon la BBC, d'aider quelques 150 familles par an en Grande-Bretagne.

 

 

 

 

 

ovocyte parents

 

Réserves éthiques, médicales, légales et sociales

 

Parmi les réserves évoquées lors des débats à Westminster, les questions éthiques se sont bousculées. Les opposants craignent en effet qu'une telle autorisation ouvre la porte à d'autres types de manipulations génétiques, avec un risque de dérive eugéniste, disent-ils. Certains s'interrogent aussi sur l'identité de l'enfant. Et quel sera le statut de la donneuse? La régulation votée ce mardi assure que cette dernière ne sera pas traité comme un parent... mais que ce passera-t-il dans les faits? Les Eglises catholique et anglicane d'Angleterre ont elles aussi émis des réserves et l'opinion publique y est en majorité défavorable: 41% des personnes interrogées par l'institut ComRes sont contre pour un changement de la loi sur l'embryologie et la fertilisation humaine, qui date de 2008, tandis que 20% sont pour.

 

Le manque de recul lié à ces techniques pose également question, avec un risque inconnu pour les bébés concernés et leurs descendants. «Nous ne connaissons pas encore l'interaction entre les mitochondries et l'ADN nucléaire. Dire que c'est comme changer une pile est trop simpliste, c'est beaucoup plus compliqué», explique ainsi le Dr Trevor Stammers, de l'Université St Mary de Twickenham, dans le Daily Telegraph. Ces procédés n'ont jusqu'à présent été testés que sur des animaux, et beaucoup de questions restent en suspens. «Je pense qu'il nous manque des données scientifiques pour envisager un passage chez l'homme alors que des alternatives existent pour dépister ces maladies rares», a déclaré mardi à l'AFP le professeur René Frydman, père scientifique du premier bébé éprouvette français, qui préfère développer l'alternative du diagnostic préimplantatoire (DPI) consistant à détecter des anomalies génétiques ou chromosomiques dans les embryons après fécondation in vitro.

 

Deux ou trois parents?

 

Le débat éthique achoppe aussi sur la notion d'«enfant à trois parents». Car les mitochondries contiennent elles aussi un peu d'ADN, distinct de celui contenu dans le noyau de l'ovocyte. Lors d'une fécondation classique, le père transmet son seul ADN nucléaire (du noyau) tandis que la mère transmet du nucléaire, mais aussi un peu d'ADN mitochondrial. Un génome certes très réduit: seulement 37 gènes mitochondriaux chez l'humain, contre plus de 20.000 pour l'ADN nucléaire. Parler d'enfant à trois parents n'a donc pas de sens, estime le ministère de la Santé britannique :  «L'enfant aura l'ADN nucléaire (99,9 %) venant du père et de la mère et l'ADN mitochondrial (0,1 %) venant de la donneuse.» Manipuler l'ADN mitochondrial ne permettrait donc pas de choisir la couleur des yeux, l'intelligence ou les goûts de son bébé, mais simplement de lui octroyer des cellules dotées d'un «moteur» en bon état de fonctionnement. Afin d'éviter toute dérive, Londres se veut très clair: la technique ne sera pas utilisée pour pallier des problèmes de fertilité, mais seulement pour les personnes ayant développé des maladies mitochondriales sévères.

 

La HFEA, autorité chargée d'encadrer les FIV en Grande-Bretagne, répète pour sa part que des recherches plus approfondies sont encore essentielles avant de mettre en place ces pratiques. Si la modification de la loi est adoptée, les femmes qui voudront en profiter devront d'abord obtenir l'autorisation de ce organisme. Les premiers bébés nés de cette technique qui combinera les ADN de deux femmes et un homme, pourraient ensuite naître dès l'automne 2016.