Les Byzantins ont-ils inventé l’hôpital ?


                                                                                               

                                                                         

 

               

Entretien avec Marie-Hélène Congourdeau                   

 

         

               

 

 

-De quand datent les premiers hôpitaux ?

Vers le IVe siècle, on voit apparaître dans les grandes villes de l’Orient chrétien (Alexandrie, Antioche, Constantinople) des initiatives pionnières qui se consacrent uniquement à l’accueil et au soin des malades. Ce sont d’abord de petites fraternités monastiques, souvent déviantes d’un point de vue théologique, qui se spécialisent dans ce domaine, en s’organisant pour prendre en charge les malades de façon spécifiquement médicale. Sur un plan plus officiel, des évêques, comme Eustathe à Sébaste (dans l’est de l’Asie Mineure), ou Basile à Césarée de Cappadoce, mettent en place des structures plus organisées. Les établissements qu’ils fondent se distinguent des hospices qui recueillent les pauvres, les pèlerins, les étrangers, les orphelins, alors qu’en Occident, la distinction entre l’hospice et l’hôpital, au sens moderne du terme, sera beaucoup plus tardive.

 

Ce réseau de dispensaires religieux connait une réforme au VIe siècle. Que se passe-t-il ?

L’empereur Justinien (527-565) veut mettre un peu d’ordre dans ces initiatives dispersées. Il place sous la tutelle des évêques ces dispensaires monastiques dédiés au soin du tout-venant, à ne pas confondre avec les infirmeries monastiques qui se consacrent au soin des moines. Cela permet de les superviser. Et de garantir l’orthodoxie … Il demande à ce que les médecins municipaux (archiatroi) soient affectés à ces établissements, avec les subventions qui y sont liées. Désormais, les pauvres, comme les riches, bénéficient d’une médecine de qualité, alors qu’ils étaient parfois soignés avec plus de dévouement que de science. Ces établissements se distinguent nettement des « sanctuaires de guérison » attachés à un saint guérisseur, où l’on soigne par la prière, des onctions d’huile, et exceptionnellement des remèdes purement médicaux. Les hôpitaux, eux, s’inscrivent dans la grande tradition médicale antique qui remonte à Hippocrate, même s’ils ne dédaignent pas le recours à la médecine populaire. À l’origine, il s’agissait de soigner les pauvres qui ne pouvaient pas se payer les soins d’un médecin privé à domicile. Mais peu à peu même les riches commencent à fréquenter les hôpitaux, réputés pour leur efficacité. Nous ne sommes plus seulement dans une institution charitable.

 

Quelle est la formation des médecins ?

Les premiers témoignages précis datent du XIe siècle. Les futurs praticiens commençaient par une formation générale. La médecine faisait partie du bagage de tout Byzantin cultivé, comme la géométrie ou la philosophie. Certains se spécialisaient dans la discipline médicale. Ils étudiaient les œuvres des maîtres grecs, surtout Hippocrate et Galien. L’enseignement théorique comportait aussi des apports plus récents, notamment venus du monde perse ou arabe. Ensuite, il y avait un stage obligatoire à l’hôpital. C’était une forme d’internat ! Les assistants (hypourgoi) accompagnaient les médecins diplômés (archiatroi) dans leur tournée journalière, participaient au diagnostic, administraient des remèdes, assuraient des gardes. Ils passaient enfin un examen pour obtenir l’autorisation d’exercer sous la forme d’un diplôme. C’était une profession réglementée.

 

C’est aussi au XIe siècle que sont fondés de grands hôpitaux hors du cadre épiscopal. Pourquoi ?

L’empereur et les grandes familles prennent les choses en main. Ils fondent à cette époque d’importants monastères à Constantinople et dans plusieurs grandes villes. Certains sont assortis d’un hôpital ouvert à tous. Les soins sont gratuits parce que l’établissement est subventionné et doté de domaines qui lui procurent des revenus. Ces nouveaux hôpitaux ne dépendent plus de l’évêque. Ils sont accolés à des monastères qui jouissent eux-mêmes d’une grande autonomie. Les plus fameux sont d’origine impériale, à l’instar du Pantocrator fondé par Jean II au XIIe siècle. Nous conservons son règlement qui contient une extraordinaire mine de renseignements.

 

Que nous raconte ce règlement ?

L’hôpital du Christ Pantocrator pouvait accueillir cinquante patients répartis en cinq salles. Chacune correspondait à une spécialité : les blessés, les yeux et les entrailles, les femmes, et enfin deux salles communes. Toutes ces pièces étaient chauffées par un poêle. Il y avait aussi une salle d’opération, des bains et un dispensaire pour les patients externes. Chose remarquable, alors que l’hôpital était une dépendance du monastère du Pantocrator, le personnel se composait de laïcs compétents. Il comptait des médecins diplômés, des assistants titulaires, des infirmiers, des aide-soignants, un pharmacien, des herboristes mais aussi des cuisiniers, des boulangers, des blanchisseuses et des fossoyeurs ! À la tête de l’hôpital, il y avait un moine, le nosokomos, qui ne s’occupait que des questions médicales. Les affaires économiques étaient gérées par l’higoumène de la communauté.

 

Les soignants étaient-ils bien payés ?

Les médecins diplômés travaillaient un mois sur deux au Pantocrator, où ils recevaient peu d’argent. Le mois suivant, ils faisaient la tournée des malades riches à domicile, pour se renflouer. Ils n’avaient pas le droit d’exercer hors de Constantinople. Attention, le règlement du monastère (typikon) décrit un fonctionnement idéal. Nous avons peu d’éléments pour savoir dans quelle mesure cela correspondait à la réalité mais nous pouvons penser que les choses s’organisaient à peu près ainsi.

 

-Vous insistez sur le pragmatisme de la médecine byzantine…

Oui, c’est vraiment essentiel ! Elle se résume dans le principe : « Du moment que ça marche ! » Nous le savons parce que les bibliothèques ont conservé de nombreux manuels de sagesse médicale, les iaotrosophia, que les chercheurs commencent à exploiter. Il s’agit de collections de remèdes. Certains de ces manuels étaient rattachés à un hôpital, ou contenaient des remèdes attribués à des médecins de tel ou tel hôpital. Les médecins y consignaient tout ce qu’ils avaient tiré de Galien, lu dans d’autres sources, expérimenté dans leur propre pratique. Ils notaient : « J’ai essayé cette potion, elle fonctionne. » Ils ne cherchaient pas les causes mais le moyen de guérir le malade : les iatrosphia sont des guides thérapeutiques. Chacun est unique. On y trouve à 90 % des remèdes à base de plantes mais aussi des prières ou des incantations magiques.

 

Aujourd’hui, ils auraient sans doute administré la chloroquine…

Oui, il y a ceux qui essaient de comprendre d’où vient la maladie et comment le médicament fonctionne, et ceux qui se contentent de constater les résultats. Ce sont deux approches différentes. Il devait y avoir les deux parmi les médecins byzantins, mais la majorité ne cherchait pas à comprendre, « du moment que ça marchait » !

 

Quels sont les liens avec la médecine arabe ?

Il y a un jeu d’aller-retour. Dès le VIe siècle, les médecins nestoriens de l’ancien empire perse s’approprient l’héritage de la médecine grecque, en le traduisant en syriaque. Quand ils passent sous domination musulmane, ils traduisent les traités d’Hippocrate et de Galien en arabe. La médecine arabe se développe à partir de ce substrat. Elle revient enrichie à Byzance autour des Xe-XIe siècles. Beaucoup de traductions le montrent, comme par exemple plusieurs œuvres d’Avicenne, ou le traité de Razi sur la variole.

 

Et avec l’Occident ?

Les influences existent mais restent rares jusqu’au début du XIIIe siècle, quand l’Occident s’empare d’une partie des terres byzantines dans le contexte de la quatrième croisade. L’occupation permet d’intensifier les échanges médicaux et les mouvements de traduction s’intensifient. Mais cet épisode provoque aussi la ruine des grands hôpitaux byzantins. À quelques exceptions près, ils disparaissent des sources jusqu’au XVe siècle, où l’on retrouve quelques noms comme l’hôpital de Pétra à Constantinople, fondé par un souverain serbe. Il faut souligner qu’à cette époque encore l’Occident ne connaît pas cette notion d’hôpital spécialisé dans le soin des malades par des médecins. Ils sont mélangés avec les pauvres dans des hospices. En revanche, elle existe très tôt en terre d’islam.

 

Propos recueillis par Priscille de Lassus